Orphelin à 7 ans, Patrick Igiraneza a grandi dans la douleur et la maltraitance infligées par sa tante paternelle. A 16 ans, ses blessures invisibles l’ont conduit à la toxicomanie. Traité au Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK), sa santé mentale s’améliore et mise sur un avenir meilleur.
Quand la maltraitance mène à la drogue
« J’ai perdu mes parents à l’âge de 7 ans. Nous sommes restés chez notre tante paternelle. Cette dernière nous a maltraités, ma petite sœur et moi. Elle a vidé tous les comptes laissés par nos parents », regrette Patrick Igiraneza, chagriné, alité au centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK), dans un pavillon des « Patients améliorés ».
Cet adolescent, aujourd’hui âgé de 16 ans, a subi des événements traumatisants infligés par une tante paternelle, qui l’éleva après le décès de ses parents. Les insultes répétées, la privation de besoins primaires, la dilapidation de biens constituant l’héritage familial, … tels sont les quelques éléments troublants, du calvaire vécu par Igiraneza. « Nous, ma petite sœur et moi, avions de la peine à trouver du matériel scolaire et des vêtements. Nous mangions à peine une fois par jour….dans des circonstances empreintes d’insultes déshumanisantes».

Ces événements ont profondément affecté la santé mentale d’Igiraneza. « La nuit, les insultes de notre tante me hantaient souvent dans mes rêves. Je manquais de sommeil (troubles du sommeil). Je me réveillais brusquement la nuit(les cauchemars). Je voyais en tout le monde l’image de ma tante (hallucinations visuelles). J’avais envie de m’isoler (isolement social)», raconte avec amertume l’adolescent. Le malheur persistant, des amis l’amènent à consommer des drogues comme mécanisme de défense . Patrick devient un usager de substances psychoactives (toxicomane): un problème sérieux de santé mentale chez les adolescents ayant connu un passé douloureux non traité, selon les spécialistes du domaine.
La toxicomanie bascule la santé mentale
L’organisation mondiale de la Santé (OMS) définit la toxicomanie, ou l’abus de drogues et d’alcool, comme un état de dépendance physique et/ou psychologique à des substances psycho actives. Elle se caractérise par une envie irrépressible de consommer ces substances, l’isolement, une perte de contrôle et la poursuite de l’usage malgré les conséquences.
Elle s’explique par la recherche de plaisir et d’intégration sociale, la pression des pairs et le besoin de soulager un mal-être psychologique, notamment le stress, l’anxiété et les traumatismes. Elle peut aussi être due à l’influence de l’environnement familial ou socio-économique, notamment la pauvreté. À ce stade, le risque est imminent pour la santé mentale du sujet consommateur de drogues, prévient le Dr Godelieve Nimubona, psychiatre au Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK). « La consommation de drogues entraîne une déstabilisation du fonctionnement psychique, avec des perturbations de l’humeur, des sensations et des perceptions, ainsi que des problèmes de comportement. Quand le consommateur de drogues ou d’alcool entre dans la dépendance, l’addiction, comme ce fut le cas pour Patrick Igiraneza, il a du mal à s’en passer.» Explique la spécialiste. Les faits n’ont pas tardé. Tout a basculé. Un jour, Igiraneza rentre tard dans la nuit, en état d’ébriété. Il commence à tout casser à la maison. Malheureusement, ses agissements échappent à la compréhension de la tante. Du coup, elle ordonna que le jeune soit menotté et conduit au CNPK.
L’adolescent arrive au Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK) en état critique. Dr Godelive Nimubona affirme l’avoir reçu dans un état d’agitation, d’agressivité et de hallucinations. «Nous lui avons rapidement administré des antipsychotiques pour stabiliser son état afin qu’il puisse dormir et se reposer», indique le docteur. Et d’ajouter que : « Après un moment de traitement, Igiraneza a un peu recouvré sa santé mentale. Il a alors pu nous révéler le calvaire qu’il avait vécu, lequel l’avait entraîné à la toxicomanie.»
La thérapie renforcée, la santé mentale de l’adolescent s’est progressivement améliorée. Le centre décide même de changer l’emplacement de l’adolescent. Il devient alité dans un « pavillon des malades appelés améliorés.»
Quand la thérapie change la donne
A l’heure actuelle, Nicodème Bukuru, un garde-malade de Patrick, se dit satisfait de l’état de santé mentale de l’adolescent et rappelle qu’avant d’être admis à l’hôpital, Igiraneza affichait un comportement bizarre, à tel point qu’il s’isolait souvent, picotait l’argent , s’énervait très rapidement et, surtout, ne voulait pas coopérer avec le reste de sa famille.
Après un mois d’hospitalisation, Bukuru a constaté qu’il avait retrouvé le calme. « Maintenant, il dort la nuit sans sursauter ; il accepte de collaborer avec moi, surtout quand il s’agit de s’habiller correctement et de prendre une douche. En général, je vois que sa santé mentale s’est améliorée », confie Bukuru.
Le cas d’Igiraneza n’est pas du tout isolé. Selon les données de l’Annuaire des Statistiques Sanitaires 2024 du Ministère de la Santé Publique du Burundi, l’abus d’alcool et de substances psycho actives (SPA) demeure un phénomène statistiquement marginal, mais bien réel, au sein des formations sanitaires du pays. Au niveau des centres de santé, 73 cas de troubles mentaux et du comportement liés à l’utilisation d’alcool ont été recensés en 2024, auxquels s’ajoutent 89 cas attribués à d’autres substances psycho actives. Ces chiffres concernent presque exclusivement les personnes de 5 ans et plus, hommes et femmes confondus, dans des proportions comparables.
Sur l’ensemble de l’année 2024, 20 cas de maladie alcoolique du foie, 16 cas de délirium non induit par l’alcool ou par d’autres SPA, 13 cas d’effet toxique de l’alcool, d’intoxication alcoolique (3) et de syndrome amnésique organique (2), 2 cas de troubles liés aux opiacés et 1 cas lié aux dérivés du cannabis ont été enregistrés. Sur le plan de la mortalité, l’impact direct de l’alcool et des SPA reste faible en apparence, avec seulement 2 décès imputés à ces causes (un cas de délirium et un cas de troubles liés à l’alcool) sur les 9 046 décès hospitaliers recensés en 2024.
En outre, le rapport des Nations Unies sur les drogues, publié le 26 juin 2025, évoque l’instabilité mondiale qui aggrave les coûts sociaux, économiques et sécuritaires du problème mondial de la drogue. Selon le même rapport, en 2023, 316 millions de personnes ont consommé de la drogue (à l’exclusion de l’alcool et du tabac), soit 6 % de la population âgée de 15 à 64 ans, contre 5,2 % en 2013. Avec 244 millions d’utilisateurs, le cannabis reste la drogue la plus consommée, suivi des opiacés (61 millions), des amphétamines (30,7 millions), de la cocaïne (25 millions) et de l’ecstasy (21 millions).

Quid de la solution?
Malgré ces chiffres, le directeur des soins au centre neuropsychiatrique de Kamenge, Dr Nimbona, affirme que grâce à l’intégration sociale, les toxicomanes peuvent retrouver leur dignité et regagner la confiance de leurs familles et de la société. Mais tout dépend de la volonté du toxicomane d’arrêter de consommer des substances psychoactives.
Face aux défis liés aux addictions et à leurs conséquences sur la santé, notamment la santé mentale, ainsi que sur la vie familiale et sociale, le Centre Neuropsychiatrique de Kamenge a mis en place le Centre Espoir. Ce dernier abrite désormais un service d’addictologie opérationnel depuis février 2026. Cette nouvelle structure vient offrir un espace d’écoute, d’accompagnement et de prise en charge adapté aux personnes confrontées
En outre, un centre clinique est installé au sein du Service Yezu Mwiza afin d’assurer la prise en charge médicale et psychosociale des bénéficiaires. Par ailleurs, en septembre 2025, 150 personnes étaient déjà inscrites au programme pilote, tandis qu’un centre communautaire est confié à BAPUD (Burundi Association of People who Use Drugs) afin d’identifier des usagers de drogue, de leur fournir un counseling et de les orienter vers le centre de traitement.
Patrick vers un nouveau départ
Interrogé, Patrick Igiraneza s’engage cette fois-ci à rompre avec la consommation de drogues qui l’a conduit à la toxicomanie. Sa préoccupation première est à présent de se retrouver en famille et d’avoir un avenir prometteur.
L’état de santé mentale de Patrick connaît une évolution encourageante. Selon le Dr Nimubona, le jeune patient a fait preuve d’une bonne collaboration avec l’équipe soignante composée de psychologues et d’un garde-malade. «En collaboration avec les psychologues et le garde-malade, Patrick s’est montré coopératif. Il respecte les consignes qui lui sont données, ce qui a motivé son transfert vers le bloc réservé aux patients en voie de rétablissement », explique-t-elle.
La spécialiste indique également que Patrick pourrait regagner son domicile dans les prochains jours. Toutefois, avant sa sortie, l’équipe médicale a organisé un entretien avec sa tante afin de la sensibiliser à l’accompagnement dont le jeune homme aura besoin pour prévenir toute rechute. « Nous avons échangé avec elle sur les attitudes à adopter pour favoriser son rétablissement. Elle s’est engagée à lui apporter le soutien, l’affection et la confiance dont il a besoin », précise le Dr Nimubona.
Au cours de cette rencontre, la tante de Patrick a exprimé ses regrets quant aux difficultés traversées par son neveu. Elle a également lancé un appel aux parents et aux tuteurs pour faire preuve d’une compréhension accrue à l’égard des enfants placés sous leur responsabilité, en privilégiant le dialogue, l’écoute et l’accompagnement plutôt que les mauvais traitements. Selon le Dr Nimubona, cette prise de conscience constitue un signal positif, la tante ayant promis d’offrir désormais à Patrick un environnement familial plus serein, propice à sa réinsertion et à son équilibre psychologique.
Elle précise en outre que la prévention des rechutes passe également par l’environnement dans lequel évolue la personne. Un cadre familial serein, un suivi régulier et le soutien des proches peuvent contribuer à stabiliser son état psychologique et à favoriser sa réinsertion. Ces précautions sont importantes pour toute personne ayant traversé un épisode de trouble psychique. Cet article a été soutenu par la Fondation Stavros Niarchos (SNF) et le Global Center for Child and Adolescent Mental Health du Child Mind Institute.
Rose Mpekerimana
