Alors que le secteur des assurances au Burundi cherche à renforcer sa contribution à la stabilité financière et la protection des acteurs économiques, les attentes sont fortes en matière de réformes, modernisation et d’inclusion. Faible taux de pénétration, la révision réglementaire, transformation digitale : les enjeux sont multiples et structurants pour l’avenir. Dans cette interview exclusive, Jean-Paul Roux, consultant international et expérimenté dans le domaine de l’assurance décrypte les réalités du marché burundais, analyse ses contraintes et trace les perspectives d’un secteur appelé à devenir un pilier de la résilience et du développement national.

Le Renouveau (L.R) : Comment évaluez-vous aujourd’hui la santé du secteur des assurances au Burundi, en termes de croissance et de pénétration du marché ?
J.Roux : En se basant sur le rapport annuel de l’ARCA (Agence de régulation de contrôle des assurances) de novembre 2025, le taux de pénétration au Burundi est actuellement de 0,95%. C’est le rapport entre le chiffre d’affaires de l’assurance au Burundi et le PIB. Le taux de pénétration en 2024 a atteint 0,95% alors qu’il était à 0,85 % en 2023. Il est toutefois en retrait par rapport au taux moyen de 2,5 % en Afrique et par rapport aux pays voisins par exemple de 2,3% au Kenya et de 1,8% au Rwanda. L’objectif de l’Arca serait d’atteindre le taux de pénétration de 1,5% à l’horizon de 2027.Cela montre bel et bien la marge qui nous laisse à accomplir.
L.R : Pourquoi le taux de souscription à l’assurance reste-t-il encore faible dans le pays ? Est-ce un problème de culture assurantielle, de confiance ou de pouvoir d’achat ?
J. Roux : Il y a d’abord un manque de culture d’assurances auprès des Burundais. Et, ce sont les assureurs qui doivent effectivement être présents sur le terrain tout près des Burundais. Certaines compagnies d’assurance disent que les clients préfèrent consacrer 3 à 5 minutes pour n’avoir que l’attestation automobile et partir. Il faut vraiment que les clients consacrent du temps pour s’entretenir avec l’assureur. Il faut créer des parcours clients avec des contacts qualifiés et faire en sorte que chaque client ait un rendez-vous personnalisé avec l’assureur. Il faut aussi appliquer le marketing relationnel avec une méthodologie du marketing Clients efficace et opérationnelle. Je propose aux assureurs à revoir leur organisation en mettant en place des plans stratégiques qui permettent d’initier les réformes nécessaires
L.R : Quelle analyse faites-vous pour renforcer le taux de pénétration et le pouvoir d’achat des produits d’assurance au Burundi ?
J. Roux : Le premier critère pour l’assureur est d’avoir une bonne connaissance de ses clients et mieux connaître leurs besoins mais également leurs situations familiales, professionnelles et financières. Le deuxième critère c’est d’apporter un produit qui répond aux véritables besoins de la population en tenant compte des possibilités financières des clients.Le troisième est la bonne évaluation du produit proposé au client avec des intermédiaires compétents. Il faut donc des agences bien aménagées et accueillantes avec des agents qualifiés sur le terrain ; car elles permettent d’avoir des liens très proches avec les clients. Il faut savoir aussi attirer leur attention et susciter le désir des clients pour leur permettre d’exprimer ceux dont ils ont besoin.
L.R : Quels sont actuellement les produits d’assurance les plus demandés et ceux qui restent sous-exploités ?
J. Roux : D’abord, il y a deux produits d’appels. C’est l’automobile et la santé. Ces deux produits sont essentiels mais il y a également des contrats d’assurance qui sont extrêmement importants, comme l’Incendie, le transport, la trévoyance, la tetraite complémentaire, l’assurance crédit et les contrats de responsabilité civile. Il y a un travail important à effectuer pour bien protéger les Burundais. Il faut professionnaliser le secteur d’assurance burundais. Pour me résumer, le premier produit, c’est l’automobile qui représente 36% des primes du secteur avec la responsabilité civile et les dommages (17%). Il y a ensuite l’incendie qui est peu développé avec 12%, le transport est en baisse à 11% suite au problème de carburant. . L’assurance maladie est à 22%. Il faut être vigilant dans la gestion des sinistres mais toutefois rembourser le juste dû. L’assurance, c’est avant tout le règlement des sinistres. C’est notre service après vente.
L.R : Le cadre réglementaire burundais favorise-t-il réellement le développement du secteur ou nécessite-t-il des réformes ?
J. Roux : En 2018, nous avons organisé avec l’Assur (Association des assureurs) les premiers états généraux qui se sont déroulés à Ngozi. Depuis lors, il y a eu des avancées signicatives. En 2010, l’Arca a engagé les premières réformes sur l’assurance automobile. Mais, ici au Burundi, il est nécessaire de mettre en place très rapidement le document sur le constat à l’amiable en cas d’accidents automobiles pour permettre un remboursement rapide des assureurs en s’appuyant sur la convention directe des assureurs (IDA). Par ailleurs, la réglementation en matière d’assurance a évolué avec le règlement de la bancassurance et micro assurance mis en place en 2011 et révisée en 2024.
L.R : Quel rôle l’Etat devrait-il jouer pour promouvoir l’assurance comme levier de protection sociale et économique ?
J. Roux : Il faut mettre en pratique le grand principe de 3P à savoir le Partenariat public-privé. Arca s’y emploie mais nous devons aller plus loin en élaborant un plan stratégique et de développement de l’assurance 2030. Ce dispositif devrait permettre à Assur de travailler en synergie avec l’Arca pour mettre en place un Contrat Programme de l’Assurance à horizon 2030 permettant d’engager les réformes dont la digitalisation pour développer les produits d’assurance et tout en s’appuyant sur la mise en place de nouveaux règlements de l’Arca sur l’instauration de l’assurance agricole.
L.R : L’assurance agricole peut-elle constituer une réponse efficace face aux risques climatiques qui affectent fortement l’économie burundaise ?
J. Roux : Avec treize millions d’habitants, nous avons 2 700 000 ménages, selon les données du recensement général de la population de l’habitat, de l’agriculture et de l’élèvage 2024. Sur ces ménages, plus de 2,3 millions, soit 85% sont des ménages ruraux et agricoles. Je félicite l’Arca pour avoir mis en place, en date du 7 novembre 2025, le règlement qui permet d’initier un cadre légal et spécifique à l’assurance agricole. Il y aura ainsi un grand nombre de petits agriculteurs qui seront couverts notamment pour les aléas climatiques.
L.R : Quelles sont vos perspectives pour le secteur des assurances au Burundi dans les cinq prochaines années ?
J. Roux : Que l’Arca et l’Assur mettent en place le Plan stratégique 2030. Il faut savoir où on veut aller et y aller ensemble dans la synergie du partenariat public-privé. Aux présidents des conseils d’administration, je leur recommande de développer quatre volets à savoir : l’informatique, la formation, la communication et l’investissement financier et humain au niveau des agences. Enfin, les conseils d’administration devraient se pencher sur l’intérêt de constituer des groupes d’assurance permettant de travailler leurs portefeuilles en synergie et aux clients, d’avoir un interlocuteur unique pour les conseiller dans tous les événements de leur vie.
Propos recueillis par Moïse Nkurunziza
