Ils rythment le quotidien de milliers de jeunes Burundais. Dès le réveil, pendant les cours, au travail ou avant de dormir, les réseaux sociaux occupent une place de plus en plus importante dans leur vie. Facebook, Whatsapp, Instagram, Tiktok ou encore X sont devenus des espaces où l’on échange, apprend, s’informe, se divertit et parfois même travaille. Mais, derrière les écrans se cache une autre réalité : celle d’une génération confrontée à une pression sociale permanente qui peut fragiliser son estime de soi et sa santé mentale. Deux psychologues nous le font savoir dans un entretien accordé au Journal Le Renouveau du Burundi.

Pour le psychologue Epitace Singirankabo, au Burundi, l’accès à l’internet s’est considérablement développé ces dernières années grâce à la démocratisation des smartphones et à l’amélioration des services de télécommunication. Les réseaux sociaux offrent, désormais aux jeunes, des opportunités inédites : créer une entreprise, promouvoir leurs talents, suivre des formations gratuites ou rester en contact avec leurs proches. Pour beaucoup, ces plateformes représentent une véritable fenêtre sur le monde.
Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouveaux défis. Les spécialistes observent que les jeunes passent plusieurs heures par jour sur leurs téléphones. Une grande partie de ce temps est consacrée à consulter les publications des autres, à regarder des vidéos ou à publier du contenu dans l’espoir d’obtenir des réactions positives. M. Singirankabo fait savoir que cette recherche de validation est devenue un phénomène préoccupant. Les « J’aime », les commentaires et le nombre d’abonnés influencent parfois la manière dont certains jeunes se perçoivent. Lorsqu’une publication obtient peu de réactions, certains ressentent une déception qui peut progressivement affecter leur confiance en eux.
Il ajoute que les comparaisons permanentes constituent également une source de mal-être. Les réseaux sociaux montrent souvent des images de réussite, de beauté ou de bonheur qui ne reflètent qu’une partie de la réalité. Pourtant, de nombreux utilisateurs finissent par croire que ces images représentent la vie quotidienne des autres.
Eviter un sentiment d’insuffisance
Pour les adolescents et les jeunes adultes, dont la personnalité est encore en construction, cette exposition constante peut entraîner un sentiment d’insuffisance. Certains estiment ne pas être assez beaux, assez populaires ou suffisamment performants. À long terme, ces pensées peuvent favoriser l’anxiété, le stress, voire la dépression. Il alerte également sur les conséquences du cyberharcèlement. Derrière l’anonymat relatif des écrans, les insultes, les moqueries ou les humiliations circulent rapidement et peuvent avoir des effets psychologiques durables. Les victimes développent parfois un isolement social, une perte d’estime de soi ou un profond mal-être.
M. Singirankabo indique que le sommeil constitue un autre sujet de préoccupation. Beaucoup de jeunes reconnaissent rester connectés jusque tard dans la nuit. Notifications, vidéos courtes et discussions en ligne retardent l’heure du coucher et réduisent le temps de repos. Or, le manque de sommeil affecte directement la mémoire, la concentration, les performances scolaires et l’équilibre émotionnel.
Il fait savoir aussi que malgré ces risques, les réseaux sociaux présentent également de nombreux avantages lorsqu’ils sont utilisés avec modération. Ils permettent d’accéder rapidement à l’information, de développer des compétences, d’élargir son réseau professionnel et de promouvoir des initiatives entrepreneuriales. De nombreux jeunes burundais utilisent Facebook ou Tiktok pour vendre leurs produits, partager leurs créations artistiques ou sensibiliser le public à différentes causes.
Amplifier des fragilités déjà existantes
Selon le psychologue Alexandre Bukuru, « les réseaux sociaux ne sont pas responsables, à eux seuls, des difficultés psychologiques observées chez certains jeunes. Ils peuvent toutefois amplifier des fragilités déjà existantes lorsque l’utilisateur construit toute son estime personnelle autour du regard des autres». Il insiste sur la nécessité de développer une bonne estime de soi dès l’enfance grâce au soutien de la famille, à l’encouragement et aux relations sociales réelles.

M. Bukuru souligne que l’éducation au numérique est devenue indispensable. « Les jeunes doivent comprendre que les réseaux sociaux montrent rarement la réalité dans toute sa complexité. Beaucoup d’images sont sélectionnées, retouchées ou mises en scène. Il est important de développer un esprit critique, afin d’éviter les comparaisons destructrices. »
Limiter le temps à passer sur les réseaux sociaux
Diane Irakoze, 20 ans, étudiante, « J’aime utiliser Instagram et Facebook pour suivre l’actualité et discuter avec mes amis. Mais, il m’est arrivé de me sentir moins belle ou moins intéressante en voyant certaines publications. Aujourd’hui, j’essaie de limiter mon temps de connexion et de me rappeler que chacun ne montre que les meilleurs moments de sa vie. »
Fabrice Ndayisenga, 24 ans, entrepreneur, « Les réseaux sociaux ont beaucoup aidé mon activité. Je fais connaître mes produits grâce à Facebook et Whatsapp. En revanche, je me suis rendu compte qu’il fallait savoir racrocher. Quand je passais toute la journée connecté, j’étais plus stressé et moins productif. »
Face à cette évolution, les psychologues estiment que les parents et les enseignants doivent renforcer l’accompagnement des jeunes. Le dialogue au sein des familles, l’encadrement du temps passé devant les écrans et l’éducation aux médias constituent des moyens efficaces pour prévenir les effets négatifs.
Un rôle déterminant des écoles
Les écoles peuvent également jouer un rôle déterminant en intégrant des programmes de sensibilisation au cyberharcèlement, à la désinformation et à la protection de la santé mentale. Les jeunes gagneraient ainsi à mieux comprendre le fonctionnement des mécanismes psychologiques liés aux réseaux sociaux.
Les professionnels de la santé mentale rappellent, enfin, que demander de l’aide ne doit jamais être considéré comme un signe de faiblesse. En cas d’anxiété persistante, de tristesse prolongée, d’isolement ou de perte de confiance en soi, consulter un psychologue peut permettre d’éviter que les difficultés ne s’aggravent. L’influence des réseaux sociaux peut être bénéfique lorsqu’ils favorisent l’apprentissage, la créativité ou l’entrepreneuriat. En revanche, lorsqu’ils deviennent une source permanente de comparaison ou de validation sociale, ils peuvent fragiliser l’équilibre psychologique. Trouver un juste milieu entre vie numérique et vie réelle apparaît, aujourd’hui, comme l’un des principaux défis pour préserver la santé mentale et l’estime de soi des jeunes.
Mynka Careille Iriho
