Encourager son apprentissage
Beaucoup de personnes évitent d’apprendre le langage des signes, le considérant à tort comme une langue réservé aux personnes sourdes et /ou muettes. Certains la perçoivent uniquement comme un moyen de communication pour les sourds muets et les malentendants, alors qu’en réalité, il s’agit d’un moyen de s’exprimer à part entière. Il permet, tout comme les autres langages, de transmettre des informations, d’exprimer des sentiments, des émotions, des douleurs, et bien plus encore. Il est donc tout à fait pertinent d’encourager son apprentissage. Cela ressort de l’interview accordée au journal Le renouveau du Burundi par Dieudonné Manariyo, enseignant du langage des signes au département des sciences appliquées de l’École normale supérieure, le lundi 29 septembre 2025

Zabulon Nkurunziza, préfet des études à l’Ephphata, indique que les élèves sourds et malentendants éprouvent des difficultés à communiquer durant les premiers jours. Toutefois, une fois familiarisés avec leur environnement, ils parviennent à s’exprimer à l’aide du langage des signes. Selon lui, ils apprennent les uns des autres et entretiennent de bonnes relations. M.Nkurunziza affirme qu’ils leur enseignent le langage des signes jusqu’à ce qu’ils soient capables de se comprendre dans leurs échanges. «Le langage des signes que nous leur enseignons est celui qu’ils utilisent dans leurs conversations car ils quittent leur domicile sans qu’ils soient capables de communiquer entre eux», précise-t-il.

Les personnes qui connaissent le langage des signes manquent parfois d’interlocuteurs
M. Nkurunziza ajoute que, lorsque les élèves rentrent chez eux, ils ne peuvent pas utiliser car, ils ont du mal à trouver des personnes avec qui ils peuvent se comprendre. Il indique qu’à ce sujet ils sont obligés d’utiliser l’écriture. «Beaucoup de parents qui habitent près de l’école sont venus apprendre le langage des signes mais ceux qui habitent loin n’en savent rien », indique-t-il. M. Nkurunziza explique que les parents ayant appris ce langage des signes continuent à accompagner leurs enfants à la maison. En revanche, ceux qui ne le maîtrisent pas rencontrent des difficultés à comprendre leurs enfants lorsque ceux-ci essaient de leur transmettre un message. Il ajoute que, dans de tels cas, ces parents doivent parfois se rendre à l’école pour obtenir de l’aide afin de saisir ce que l’enfant veut dire.
L’enseignement des disciplines scientifiques représente un défi pour certains enseignants
Edifax Ndayikengurutse, directeur du CREI (Centre de référence pour l’éducation inclusive) de Kigobe, a déclaré que parmi les élèves accueillis dans cet établissement, figurent les enfants sourds et malentendants. Il indique cependant que les enseignants présents n’ont pas les compétences nécessaires pour enseigner toutes les matières dans le langage des signes, en particulier les sciences. «Actuellement, nous navont qu’un seul enseignant hautement qualifié. Lorsque nous rencontrons une difficulté, notamment lorsqu’il s’agit de comprendre un élève, nous faisons appel à lui pour qu’il nous aide à mieux communiquer», indique-t-il.
M. Ndayikengurutse précise que le CREI de Kigobe accueille sans distinction tous les élèves, qu’ils soient en situation de handicap ou non. Ainsi, dit-il, les élèves qui apprennent le langage des signes s’y adaptent progressivement, au point de les maîtriser sans difficulté particulière. Selon lui, cette familiarisation naturelle contribue à briser les barrières de communication et à instaurer un climat de compréhension et de solidarité entre les apprenants.
M. Ndayikengurutse affirme également que de nombreux parents ont désormais compris l’importance d’inclure les enfants en situation de handicap dans le système éducatif, afin de leur permettre d’apprendre dans un environnement adapté. «L’école est conçue pour accueillir 45 élèves, dont 30 sans handicap et 15 en situation de handicap. Toutefois, ce nombre est souvent dépassé en raison d’un grand afflux d’inscriptions », précise-t-il. Selon lui, il est indispensable de renforcer les capacités des enseignants de cet établissement, afin qu’ils disposent des compétences nécessaires pour enseigner efficacement l’ensemble des matières à tous les élèves, sans distinction.
Le fait de négliger le langage des signes renforce les mécanismes d’exclusion sociale à l’égard des personnes sourdes ou malentendantes
Dieudonné Manariyo met en lumière une réalité préoccupante que le langage des signes est encore largement perçu comme sans importance ou sans véritable valeur ajoutée dans certaines sociétés y compris ici chez nous au Burundi. Il ajoute que cette perception erronée contribue à la stigmatisation des personnes qui l’utilisent.« Lorsqu’une personne communique à l’aide du langage des signes, beaucoup de gens supposent immédiatement qu’elle est sourde ou muette, sans chercher à comprendre sa situation réelle. Pire encore, certains vont jusqu’à considérer les personnes malentendantes ou muettes comme étant intellectuellement limitées ou stupides, simplement parce qu’elles ne communiquent pas de manière verbale », affirme-t-il.
M. Manariyo indique que cette vision est erronée. Il est profondément injuste et fondée sur l’ignorance. M. Manariyo signale cependant que les troubles de l’audition ou de la parole n’ont rien à voir avec les capacités intellectuelles. Il est donc essentiel de sensibiliser le public à la diversité des modes de communication et de reconnaître la langue des signes comme un moyen d’expression à part entière, porteur de culture, d’intelligence et de dignité.
M. Manariyo plaide pour une sensibilisation accrue du public afin que chacun comprenne que le langage des signes est un moyen d’expression à part entière, au même titre que le français, l’anglais ou le chinois. Il estime qu’elle devrait être apprise et valorisée comme toute autre langue. Il témoigne également de son expérience personnelle : « Lorsque j’apprenais le langage des signes, je devais chercher un endroit discret pour m’exercer, car beaucoup de gens, en voyant quelqu’un l’utiliser, pensent immédiatement qu’il n’est pas mentalement normal. Le fait même que l’on considère une telle personne comme «anormale» révèle qu’une forme d’exclusion persiste encore aujourd’hui », explique-t-il.
Etienne Nduwimana
