Au Burundi, l’absence d’enfant peut exposer les femmes à des humiliations, à l’isolement social et aux violences conjugales. Entre croyances traditionnelles, pression familiale et tabou autour de l’infertilité masculine, cette situation dépasse la seule question médicale. L’Association des familles victimes de l’infertilité au Burundi (AFVI) et l’Abubef (Association burundaise pour le bien être familiale) appellent à briser le silence, tandis qu’un expert et un psychologue mettent en lumière le poids des normes sociales qui associent la valeur de la femme à sa capacité de procréer et les conséquences qui en découlent.

Au Burundi, pour certaines femmes, ne pas avoir d’enfant signifie vivre sous le regard accusateur de la famille et de la communauté. Dans certains foyers, l’absence de grossesse devient une source de reproches, de tensions conjugales et parfois de violences. Désignée par le terme kirundi « Ingumba » qui signifie «infertile», la femme confrontée à l’infertilité peut voir sa dignité remise en question, comme si sa valeur dépendait exclusivement de sa capacité à donner naissance.
Selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 1 personne sur 6 dans le monde (soit environ 17,5 % de la population adulte) est touchée par l’infertilité au cours de sa vie. Dans son intervention sur les cas d’infertilité au Burundi, au mois de février 2026, à la Détente, Dr. Gilbert Nibitanga, directeur général et fondateur de la Clinique Médico-Chirurgicale Vyaruheke a indiqué que l’infertilité touche à la fois l’homme et la femme. « L’infertilité peut être traitée et guérie. Tout dépend des causes », avait-t-il insisté. Toutefois, il a souligné que le coût des soins est élevé compte tenu du pouvoir d’achat de nombreux Burundais. « A part la Polyclinique Umugiraneza initiée par la Première dame du Burundi, Angeline Ndayishimiye, tous les autres structures sanitaires qui traitent les cas d’infertilités sont des établissements privés ».
Même son de cloche de la part de Déogratias Muhigirwa, président et représentant légal de l’AFVI, qui affirme que seule une personne au sein de son association avait réussi à avoir la somme nécessaire pour se faire soigner. « Nous faisons face aux défis liés à la stigmatisation, la forme la plus grave de stigmatisation est sociale. « La femme est appelée Ingumba”, elle est insultée, exclue des cérémonies familiales comme les dots ou les baptêmes car on dit qu’elle est un porte malheur », explique-t-il.
Une société où la maternité conditionne la reconnaissance de la femme
Selon Doretha Nimfasha, chargée de la communication à l’Abubef, les couples sans enfant subissent souvent une forte pression de la famille et de la belle-famille dès la première année de mariage. Quant à Clémence Bununagi, experte en genre, qui analyse les dimensions sociales et culturelles de l’infertilité au Burundi souligne, elle aussi, le poids des normes qui placent la maternité au centre de la vie conjugale et de la reconnaissance sociale de la femme.
Dans son analyse, l’experte explique que le mariage, désigné en kirundi par l’expression « ukubaka urugo » qui signifie littéralement « construire un foyer », dépasse la simple union entre deux personnes. « Il représente également une alliance entre familles, avec une attente importante d’assurer la continuité de la lignée ». Pour cette experte en genre, la naissance d’enfants est ainsi associée à la perpétuation de l’« umuryango » la famille ou la lignée familiale, ainsi qu’à la préservation du nom et de l’héritage familial. La dot et les discours prononcés lors des cérémonies de mariage renforcent également, selon l’expert, cette attente d’une descendance. « Dans cette représentation, un foyer sans enfant peut être considéré comme incomplet ou privé de sa bénédiction. La femme qui ne parvient pas à avoir d’enfant est alors particulièrement exposée au jugement social ».
L’expert relève que la fécondité est souvent utilisée pour mesurer la valeur de l’épouse. Son statut dans le foyer et la considération dont elle bénéficie au sein de la communauté sont ramenés à sa capacité maternelle. « L’infertilité, au lieu d’être comprise comme une question médicale, est alors interprétée comme un manquement aux attentes conjugales et sociales ».
Le terme « Ingumba » [infertile, NDLR] illustre cette dévalorisation. Selon l’expert, cette désignation ne se limite pas à décrire une situation reproductive mais porte une charge péjorative qui réduit la femme à son incapacité supposée à remplir son rôle maternel. Ses autres qualités et contributions risquent ainsi d’être reléguées au second plan.
Des humiliations qui fragilisent les foyers
Les conséquences de cette stigmatisation se manifestent dans les relations familiales et conjugales. Certaines femmes sont rejetées lors des repas familiaux, empêchées de toucher les enfants d’autrui ou exclues de cérémonies comme les baptêmes et les mariages. D’autres subissent des remarques humiliantes et des pressions pour que leur mari prenne une deuxième épouse. « J’ai connu 16 fausses couches. A chaque fois, j’étais suivie par un gynécologue qui me disait que je n’avais aucune anomalie. Mon mari avait également consulté et on lui avait dit qu’il n’avait aucun problème. Mon mari m’a accompagnée et encouragée dans toutes ces situations et il m’est resté fidèle. Mais ma belle-famille s’est interposée sous prétexte que, comme toujours, je ne serai pas en mesure de tomber enceinte et de mettre au monde », explique une femme, rapporté par l’Abubef. Une autre femme témoigne. « Je suis une femme mariée et sans enfant, depuis trois ans. Les consultations médicales nous disent d’attendre car aucun problème n’a été identifié. Mon mari et moi avons accueilli cette situation et nous attendons le miracle de Dieu. Le problème est chez ma voisine qui n’accepte pas que ses enfants me fréquentent. Elle dit que je peux les empoisonner car je n’ai pas d’enfants. Elle arrive même à frapper ses enfants car ils sont venus me voir ».
M. Muhigirwa affirme que l’AFVI a accompagné plus d’une cinquantaine de femmes confrontées à des difficultés de ce type. Parmi les témoignages recueillis, une phrase revient régulièrement : « On m’a dit de divorcer et rentrer chez mes parents car je ne sers à rien ». Une autre femme raconte que son mari l’a gardée à la maison tout en faisant venir une autre femme sous le même toit dans l’espoir d’avoir un enfant.
Pour le responsable de l’AFVI, ces récits montrent que la souffrance ne se limite pas à l’absence d’enfant. « Elle touche à la dignité, à la stabilité du foyer et à la place de la femme dans la société ». Il rapporte que certaines femmes développent des signes de dépression, s’isolent et ne mangent plus.

Clémence Bununagi souligne également des répercussions psychosociales de cette situation. La honte, la culpabilité et la perte d’estime de soi peuvent s’installer durablement. Certaines femmes finissent par éviter les cérémonies familiales et communautaires qui leur rappellent leurs conditions.
Elle abonde dans le même sens que Nadine Nsanzimpundu, psychologue clinicienne. Mme Nsanzimpundu rappelle que l’infertilité peut engendrer des percussions profondes sur le plan psychologique, conjugal et social pour des familles et des couples touchés. « Je peux citer les détresses émotionnelles et santé mentale, c’est-à-dire que les personnes confrontées à l’infertilité représentent un risque élevé d’anxiété et de stress chronique. L’incapacité de concevoir remet en cause l’identité personnelle, l’identité de genre et l’appartenance à une lignée» explique-t-elle. Et d’ajouter : « Il y a aussi l’impact social et familial caractérisé notamment par l’isolement social ». A ce sujet, Mme Nsanzimpundu affirme que ces personnes ont peur de participer à certaines fêtes pour éviter de ne pas être pointées du doigt.

Sur le plan conjugal, nos interlocuteurs convergent sur la stigmatisation qui peut se traduire par des menaces, des pressions pour accepter la polygamie et différentes formes de violences : physiques, psychologiques, verbales ou économiques. En cas de séparation ou de divorce, l’experte Clémence Bununagi relève également un risque accru de précarité économique et de perte de sécurité foncière.
L’infertilité masculine, un tabou qui entretient les préjugés
Si la femme est souvent tenue pour responsable de l’absence d’enfant, l’infertilité masculine reste, selon les intervenants, insuffisamment reconnue dans la communauté. M. Muhigirwa explique que certains hommes hésitent à effectuer un spermogramme par crainte d’être considérés comme impuissants ou infertiles. « Il préfère laisser sa femme porter la honte plutôt que d’avouer qu’il peut être concerné », déplore-t-il.
L’expert relève également que les hommes acceptent rarement de consulter lorsque le couple rencontre des difficultés à concevoir. La responsabilité est alors imputée à la femme, parfois sans qu’aucun examen médical ait été réalisé. « Les représentations sociales peuvent également associer l’absence d’enfant à une punition divine, à des sortilèges, à des transgressions morales ou à des malédictions ancestrales ».
Pour Mme Bununagi, ces croyances accentuent la culpabilité et le rejet des femmes concernées. Il souligne la nécessité de déconstruire les stéréotypes qui attribuent systématiquement l’infertilité aux femmes et de promouvoir une compréhension de cette question comme un enjeu de santé partagé par les deux membres du couple.
Des données nationales encore insuffisantes
L’ampleur de l’infertilité et de ses conséquences sociales reste difficile à établir à l’échelle du Burundi. Doretha Nimfasha indique que l’Abubef ne dispose pas de suffisamment de données issues d’études pour mesurer l’ampleur du problème au niveau national. L’organisation a ainsi entamé une collecte de témoignages auprès des couples infertiles afin d’attirer l’attention des décideurs et des autres parties prenantes sur leurs difficultés.
De son côté, l’AFVI communique des données issues de sa propre base d’écoute. Selon l’association, 85 % des femmes accompagnées déclarent avoir subi des humiliations verbales de la part de leur belle-famille. Quelque 60 % auraient été menacées de divorce ou de polygamie, tandis que 70 % présenteraient des signes de dépression, d’anxiété et d’isolement social. L’association indique également que moins de 10 % des conjoints ont accepté de faire un bilan médical avec leur femme. « Ces chiffres concernent les femmes accompagnées par l’AFVI et ne peuvent pas être considérés comme représentatifs de l’ensemble des femmes infertiles du pays. Ils donnent néanmoins un aperçu des difficultés rapportées par les bénéficiaires de l’association », souligne Déogratias Muhigirwa.
Améliorer les soins et accompagner les couples
Au-delà de la stigmatisation, les difficultés d’accès aux examens et aux soins constituent une autre préoccupation. Selon les informations recueillies par l’Abubef, certaines causes d’infertilité peuvent être prises en charge relativement facilement, tandis que d’autres nécessitent des examens plus approfondis qui ne sont pas disponibles au niveau national.
Les bénéficiaires demandent notamment la création des centres de prise en charge de l’infertilité au Burundi et l’inclusion de ces soins dans les assurances santé. Au nom des ces familles infertiles, Déogratias Muhigirwa plaide aussi pour un accompagnement psychosocial des couples victimes de la discrimination, à travers des centres d’écoute.
Des pistes de solutions
Dans son analyse, l’experte préconise plusieurs pistes pour lutter contre la stigmatisation. Il met en avant la sensibilisation des communautés, des autorités locales et des leaders religieux afin de déconstruire les préjugés et de rappeler que la valeur d’une femme ne se résume pas à sa capacité de procréer.
Il souligne également l’importance d’intégrer les services de diagnostic et de soutien psychologique liés à l’infertilité dans les structures de santé reproductive de base, tout en formant le personnel de santé à une prise en charge respectueuse de la dignité de ces personnes.
Sur le plan des droits humains, l’experte insiste sur la vulgarisation et le respect des lois protégeant les femmes contre les violences basées sur le genre et les discriminations liées à leur situation matrimoniale ou reproductive. Il évoque également la nécessité de garantir l’accès à la justice et de sécuriser les droits de propriété et d’héritage des femmes, indépendamment de leur descendance.
Enfin, elle recommande de favoriser la création de groupes de soutien permettant aux femmes confrontées à l’infertilité de partager leurs expériences et de rompre leur isolement, ainsi que de soutenir leur autonomie économique.
« Vous n’êtes pas seules, vous n’êtes pas coupables »
Face à ces difficultés, le président de l’AFVI adresse un message aux femmes qui souffrent en silence : « Vous n’êtes pas seules, et vous n’êtes pas coupables». Il les encourage à parler de leur situation et à rechercher un accompagnement auprès des associations et des professionnels de santé. Pour lui, rompre le silence permet de sortir de l’isolement et de trouver des personnes capables d’écouter et d’accompagner les femmes concernées.
L’Abubef, de son côté, par la voix de son chargé de la communication, lance un appel au gouvernement, aux partenaires techniques et financiers ainsi qu’aux autres acteurs concernés pour qu’ils développent des politiques et des stratégies adaptées aux besoins des couples infertiles et au contexte burundais.
Entre les attentes sociales liées à la maternité, le tabou entourant l’infertilité masculine et les difficultés d’accès aux soins, les femmes concernées restent exposées à des formes de discrimination qui affectent leur vie personnelle, conjugale et sociale.
Pour les associations et l’experte, la lutte contre cette stigmatisation passe par une meilleure information, une prise en charge adaptée et la remise en question des représentations qui font de la maternité la principale mesure de la valeur d’une femme.
Moïse Nkurunziza
