Dans un entretien du mercredi 23 septembre 2026, Dr Sudi Ndikumana, médecin diabétologue au Shifaa Medical Centre, et plusieurs témoins dont Emerentienne Ndihokubwayo, Claude Niyorugira, Dieudonné Ntungumburane et Chanella Nkorerimana livrent un plaidoyer pour le dépistage précoce du diabète et de l’hypertension artérielle.

(Photo Jean Marie Ndayisenga)
Dans la pénombre feutrée des cabinets médicaux du Shifaa Medical Centre, Dr Sudi Ndikumana qualifie d’emblée le pré-diabète et l’hypertension artérielle de deux tueurs silencieux. « On peut vivre cinq à dix ans avec ces affections sans le savoir, jusqu’à l’apparition brutale d’un accident vasculaire cérébral, d’un infarctus du myocarde ou d’une insuffisance rénale. L’objectif ultime de la médecine préventive demeure de les attraper avant l’éclosion des symptômes».
Selon lui, le pré-diabète ne manifeste aucun symptôme dans quatre-vingt-dix pour cent des cas, se dépistant principalement par une prise de sang évaluant la glycémie. Toutefois, des signes d’alerte discrets doivent pousser à se faire tester, notamment un tour de taille supérieur à 94 centimètres chez l’homme et 80 centimètres chez la femme, une prise de poids abdominale, une fatigue intense après les repas assortie d’une envie de dormir, une soif fréquente, le besoin d’uriner souvent la nuit, des infections à répétition comme des mycoses ou des infections urinaires, une cicatrisation lente, ainsi qu’une vision floue par moments. Cliniquement, la maladie s’annonce par les trois A, c’est-à-dire l’asthénie physique, l’amaigrissement et l’anorexie, ainsi que par les trois P, à savoir la polyurie, la polyphagie et la polydipsie.
Le test de référence reste la glycémie à jeun, où un résultat compris entre 1,00 et 1,25 gramme par litre indique un pré-diabète, tandis qu’une valeur supérieure à 1,26 gramme par litre ou 7 millimoles par litre confirme le diabète. De plus, une hémoglobine glyquée entre 5,7 et 6,4 pour cent traduit un pré-diabète, tout comme l’épreuve de tolérance au glucose de 75 grammes affichant entre 1,40 et 1,99 gramme par litre après deux heures.
S’agissant de l’hypertension, Dr Ndikumana la qualifie de silencieuse puisqu’elle ne provoque pas de maux de tête à ses débuts. Il souligne les signes tardifs qu’il ne faut pas attendre, tels que les maux de tête matinaux à l’arrière du crâne, les bourdonnements d’oreilles, les mouches volantes devant les yeux et les saignements de nez. La seule manière d’établir un diagnostic est de mesurer la tension artérielle, considérée comme normale sous 120 sur 80 millimètres de mercure, élevée entre 120 et 129 sur moins de 80, de grade un entre 130 et 139 sur 80 à 89, et de grade deux dès 140 sur 90. Pour bien mesurer chez soi, Dr Ndikumana préconise cinq minutes de repos assis, sans café, thé ou tabac trente minutes auparavant, avec un brassard à la taille du bras placé au niveau du cœur, en effectuant deux mesures le matin et deux le soir durant trois jours.
Calendrier de dépistage et leviers d’action agir avant les complications
Dr Ndikumana précise le rythme des contrôles requis : pour le grand public de moins de 40 ans sans facteur de risque, la tension doit être vérifiée une fois par an et la glycémie tous les trois ans en cas d’indice de masse corporelle normal. Après quarante ans ou en présence de facteurs de risque, le contrôle devient annuel pour les deux mesures. Il faut presser de se faire dépister plus tôt et tous les ans les personnes présentant un surpoids, de l’obésité, de la sédentarité, un parent au premier degré diabétique ou hypertendu, un antécédent de diabète gestationnel ou de bébé de plus de quatre kilos, un tabagisme, une consommation d’alcool, une alimentation très salée ou sucrée, un syndrome des ovaires polykystiques, un cholestérol élevé, ou une origine africaine, afro-caribéenne ou asiatique. Selon lui, le bilan minimum annuel conseillé après quarante ans comprend la pression artérielle, la glycémie à jeun, l’hémoglobine glyquée, le bilan lipidique, la créatinine, la bandelette urinaire, l’indice de masse corporelle et le tour de taille. Le praticien recommande vivement l’achat d’un tensiomètre automatique de bras validé, coûtant entre 20 et 35 dollars américains, pour un contrôle mensuel à domicile.
Pour faire comprendre la gravité des complications, Dr Ndikumana utilise la métaphore de la tuyauterie : le diabète équivaut à de l’eau sucrée et collante dans les tuyaux, et l’hypertension à une pression extrêmement forte dans ces mêmes canaux. Ensemble, ils s’attaquent quatre fois plus vite aux organes, provoquant l’infarctus lorsque la graisse bouche l’artère coronaire, l’accident vasculaire cérébral ischémique ou hémorragique dans le cerveau, la destruction des filtres rénaux menant à la dialyse cause d’une dialyse sur deux au Burundi et en RDC , la cécité par détérioration de la rétine, et l’amputation des pieds due à la perte de sensibilité nerveuse et au manque d’irrigation sanguine.
Dr Ndikumana affirme que quatre-vingts pour cent de la réponse réside dans les habitudes et que le pré-diabète demeure réversible grâce à sept leviers majeurs, comprenant au moins trente minutes de marche rapide par jour au moins cinq jours par semaine, l’ajout de musculation deux fois par semaine, la réduction du sel à une cuillère à café par jour, l’élimination des sucres liquides, l’augmentation des légumes verts et légumineuses, la consommation de deux fruits entiers par jour, une bonne hydratation, la perte de cinq pour cent de son poids corporel pour réduire le risque de diabète de cinquante-huit pour cent, un sommeil de sept à huit heures par nuit, et la gestion du stress. Enfin, il préconise de faire évoluer le discours de la peur de la maladie vers le pouvoir d’agir, en utilisant la fierté, l’engagement familial et le rapprochement des tests dans les lieux de vie pour inciter au dépistage.
Du choc du diagnostic à la prise de conscience : les témoignages des patients
S’exprimant à son tour, Emerentienne Ndihokubwayo, mère de huit enfants, âgée de 58 ans et cultivatrice, affirme que le diabète est une maladie difficile à prévenir car elle survient souvent de façon soudaine sans qu’on s’y attende. Elle souligne toutefois que lorsque la maladie est détectée à temps, il importe de consulter rapidement un médecin, de suivre ses recommandations en matière d’alimentation et d’activité physique, et de continuer à mener ses activités de développement. Elle raconte n’avoir jamais souffert de diabète auparavant alors qu’elle cultivait et voyageait beaucoup, constatant néanmoins un poids dépassant 80 kilos avant de ressentir des vertiges prolongés, une soif intense, des mictions fréquentes, une fatigue importante, une perte de poids involontaire, une vision floue, une cicatrisation lente et des infections fréquentes. Ne connaissant pas la maladie, elle a consulté un médecin qui lui a diagnostiqué un diabète à un stade avancé, une annonce qui l’a surprise puisqu’elle pensait que cette affection touchait principalement les intellectuels et non les personnes aux revenus modestes. Grâce au soutien d’amis pour financer ses soins, son état s’est amélioré, la poussant aujourd’hui à respecter les prescriptions, médicales notamment marcher trente minutes par jour, privilégier les légumes et les céréales complètes, éviter le sucre raffiné, le tabac et l’alcool, inspecter quotidiennement ses pieds et à réaliser un bilan annuel, encourageant toute la population à se faire dépister car le diabète ne choisit pas ses victimes.
De son côté, Claude Niyorugira, un jeune diabétique de 35 ans, déclare avoir été atteint par la maladie depuis 2025, racontant que ses premiers symptômes se résumaient à une soif intense, une envie constante de boire et une fatigue permanente qui l’ont poussé à se rendre à l’hôpital. Il explique que les examens ont révélé une glycémie très élevée, nécessitant une hospitalisation prolongée durant laquelle son taux de sucre fluctuait, atteignant parfois des sommets à 23 millimoles par litre. Il souligne la qualité de son suivi par le personnel médical qui lui a administré son traitement tout en lui prodiguant des conseils rigoureux sur la prise des médicaments, l’adaptation du régime alimentaire et la pratique quotidienne de trente minutes d’exercice physique. M. Niyorugira affirme avoir scrupuleusement appliqué ces consignes, ce qui lui permet d’être aujourd’hui en bonne santé, d’exprimer sa gratitude envers les médecins et d’inviter toutes les personnes non testées à se rendre rapidement à l’hôpital, le diagnostic précoce facilitant grandement la prise en charge.
Enjeux financiers et discipline quotidienne vivre au mieux avec la maladie
Pour sa part, Dieudonné Ntungumburane, cadre de la Mutuelle de la fonction publique âgé de 51 ans, suivi pour diabète et hypertension depuis 2012, fait savoir que l’annonce de son diagnostic ne l’a pas impressionné outre mesure en raison d’antécédents familiaux chez son père et ses frères, affirmant la nature héréditaire de son cas. Il se rappelle que ses premiers signes étaient une soif intense, une fatigue accompagnée de sensations de chaleur, une faim fréquente et une polyurie, ajoutant que la crainte de l’insuffisance rénale l’a incité à consulter un médecin. Il explique qu’il a essayé de suivre les recommandations médicales tout en soulignant la difficulté de maintenir un régime alimentaire régulier et le coût élevé des médicaments qui provoque de nombreux décès et de l’absentéisme professionnel. M. Ntungumburane met en avant le travail des associations de lutte contre le diabète regroupées autour du programme national intégré de lutte contre les maladies chroniques non transmissibles, recommandant à chacun de consommer moins d’alcool et de sucre, de pratiquer du sport et d’effectuer un dépistage précoce, rappelant que le diabète touche également les milieux ruraux.
Enfin, Chanella Nkorerimana, une jeune mariée de 32 ans, raconte avoir été prise d’étourdissements majeurs jusqu’à perdre connaissance en pleine rue, marchant en titubant tout en éprouvant une soif continuelle qui la plaçait au bord du malaise si elle tardait à boire. Elle confie qu’après l’annonce de son diabète, elle a pris un temps d’acceptation avant de s’engager à suivre scrupuleusement les conseils des médecins. Mme Nkorerimana affirme qu’après la prise de ses médicaments, son état de santé est bon aujourd’hui, ayant compris que la maîtrise de cette maladie exige le respect des recommandations médicales, une prise assidue du traitement, une bonne hygiène et des exercices physiques quotidiens. Elle termine en invitant tout le monde à se faire dépister le plus tôt possible pour connaître son état de santé et bénéficier d’un traitement plus aisé.
Jean Marie Ndayisenga
