Depuis près de deux décennies, Catherine Tegera a fait de l’écoute, de la médiation et de la défense de la dignité humaine un véritable engagement. Une des premières femmes investies au titre de Mushingantahe [notable, NDRL], il y a environ vingt ans, elle met aujourd’hui son expérience, sa foi, ses valeurs et son long parcours dans le domaine judiciaire au service de celles et ceux confrontés aux violences basées sur le genre (VBG). Son combat est nourri par une conviction : derrière chaque silence peut se cacher une souffrance qui ne demande qu’à être entendue.

Née en 1963, Catherine Tegera est mariée à Tharcisse Ndarugirire depuis près de 40 ans. Mère de quatre enfants, deux garçons et deux filles, et grand-mère d’une fillette et d’un petit garçon, elle vit dans le Sud de la ville de Bujumbura, au quartier Kinanira II, dans la zone Musaga, commune Mugere. Catholique pratiquante depuis son enfance, elle ne cache pas l’importance de sa foi dans sa vie et dans son engagement. Deux couleurs occupent une place particulière dans ses préférences vestimentaires : le bleu et le rouge. « J’aime la couleur bleue parce que c’est la couleur de la Sainte Vierge, mère de Dieu et des hommes. La couleur rouge est le symbole de l’amour de Jésus-Christ pour nous. Je n’aime pas le conformisme, je suis fière de moi-même », explique-t-elle d’une voix douce, avec un regard profond et attentif.
A première vue, rien ne semble distinguer cette femme d’autres Burundaises que l’on croise au quotidien. Pourtant, derrière son sourire se trouve une personnalité forgée par les épreuves, l’expérience et la volonté de ne pas rester spectatrice devant les injustices. Son combat contre les VBG s’inscrit ainsi dans une histoire personnelle et professionnelle où la recherche de justice occupe une place centrale.
Une femme qui fait vivre les valeurs d’Ubushingantahe
Pour ses proches, Catherine Tegera incarne les valeurs traditionnellement associées à l’Ubushingantahe : l’humanité, la compassion, la courtoisie, la droiture et le souci du bien commun.
« A travers ses qualités d’Ubuntu, d’impuhwe, ubupfasoni [humanisme, compassion, courtoisie, NDLR], ses actions dans le combat contre les VBG se concrétisent par la sensibilisation de ses pairs. Elle leur fait comprendre qu’ils ne doivent pas se sentir vulnérables ou fragiles et que leur combat contre la pauvreté et pour leur autonomisation peut les rendre moins vulnérables », témoigne Dr Caritas Nahimana, récemment investie Umushingantahe. Selon elle, l’engagement de Catherine Tegera ne se limite pas à l’accompagnement des victimes. Il passe également par l’éducation et la prévention, notamment au sein des familles.
Mme Tegera sensibilise les parents à l’éducation des garçons et des filles sur un pied d’égalité, encourage les femmes à participer davantage à la vie sociale et économique et appelle les hommes, les couples et les Bashingantahe à s’impliquer dans la prévention des violences.
L’intégrité et l’honnêteté comme boussole
Ceux qui connaissent Catherine Tegera décrivent une femme de principes, parfois exigeante, mais profondément attachée à la vérité et à la justice. Son époux, Tharcisse Ndarugirire, partage ce constat. Après quatre décennies de vie commune, il affirme avoir été témoin de la constance de son engagement. « Je confesse sa droiture, sa fidélité à l’engagement, sa véracité, son honnêteté intellectuelle et morale. Très stricte dans la droiture, elle a déjà eu des malentendus, même parmi les hommes Bashingantahe qui ne voulaient pas dépasser les stéréotypes ».
Pour Maître Josélyne Kaneza, Catherine Tegera se distingue également par sa bienveillance, son indépendance et sa confiance en elle. Des qualités qui, selon elle, permettent à cette femme de faire preuve de résilience et d’assumer ses responsabilités même lorsque le contexte est difficile. Cette personnalité ne s’est, toutefois pas, construite en un jour. Elle est le résultat d’un long parcours professionnel au cours duquel Catherine Tegera a côtoyé des personnes confrontées à la vulnérabilité, à l’exclusion et à la justice.
Des salles de classe aux couloirs de la justice
Son parcours professionnel commence dans l’enseignement. Entre 1985 et 1987, elle est enseignante à l’école primaire de Bukeye. Elle s’oriente ensuite vers le domaine judiciaire. Elle travaille au ministère de la Justice dans le cadre du projet « Enfant et mère incarcérés », avant de devenir directrice adjointe de la prison centrale de Bujumbura.
Entre 2007 et 2009, elle assure la direction par intérim de cette prison. Elle poursuit ensuite son parcours à la Direction générale des affaires pénitentiaires, où elle a travaillé de 2011 à 2024, année de son départ à la retraite. Elle a également été membre de la Commission permanente chargée du suivi des dossiers pénitentiaires et judiciaires des détenus.
Une enfance qui a forgé ses convictions
Si Catherine Tegera s’est engagée dans la défense des droits des femmes, c’est aussi parce qu’elle a été témoin, dès son enfance, des limites imposées aux femmes par certaines normes sociales. Elle se souvient d’une époque où la femme burundaise avait peu de marge de décision dans plusieurs domaines de la vie. « Il y avait des droits des femmes qui étaient bafoués », se souvient-elle. Toutefois, son histoire familiale lui a offert un autre modèle. Son père, enseignant, encourageait ses enfants, filles comme garçons, à aller à l’école. Cette éducation semble avoir laissé une empreinte profonde. Son fils Aurélien Rema voit dans le parcours de sa mère une forme de courage et de modernité.
Mme Tegera insiste notamment sur une réalité parfois oubliée : « Les VBG peuvent toucher aussi bien les femmes que les hommes, même si les femmes demeurent les principales victimes dans de nombreux contextes ». La culture burundaise a été un frein. « La femme était maltraitée sans pouvoir dénoncer et l’homme maltraité a peur de le dire par peur d’être sous-estimé », explique-t-elle. Pour elle, l’Ubushingantahe doit justement contribuer à faire évoluer les mentalités, sans distinction entre les sexes.
Quand l’écoute permet de retrouver une place dans la société
Son époux se souvient notamment de plusieurs interventions en faveur de jeunes filles victimes des VBG et des mères abandonnées par leurs conjoints, dont certaines avaient fini par se prostituer. « Quelques-unes ont été réintégrées dans le milieu social », témoigne-t-il. Il garde notamment en mémoire le cas d’une femme originaire de la commune Mutaho, dans la province de Gitega. Elle ne disposait ni de carte nationale d’identité ni d’attestation de naissance pour ses enfants. Grâce aux efforts conjugués de Catherine Tegera et à l’implication du Conseil des Bashingantahe de Mutaho, elle a progressivement retrouvé sa place dans la société et a pu bénéficier de son héritage foncier. Mme Tegera résume son combat en une phrase. « Ne pas seulement aider une victime à sortir d’une situation de violence, mais lui permettre de retrouver sa dignité, ses droits et sa place au sein de la communauté ».
« Le silence tue »
Pour Mme Tegera, l’un des principaux obstacles à la lutte contre les VBG demeure le silence. Les victimes doivent souvent affronter la peur, l’intimidation, la honte et le poids des traditions. Certaines hésitent à dénoncer les violences par crainte du regard de la famille ou de la communauté. Elle appelle les victimes à ne plus accepter que la souffrance soit dissimulée derrière les habitudes sociales. « Le silence tue. Il faut dépasser toutes les formes d’injustice qui se cachent, par exemple, derrière le vocable «Niko zubakwa ».Derrière cette expression qui renvoie à l’idée qu’il faut parfois « supporter tous les maux pour préserver le foyer », elle voit un risque de banaliser des violences au nom de la stabilité du ménage.
Moïse Nkurunziza
