Les incendies qui ravagent régulièrement les marchés et établissements commerciaux au Burundi ne réduisent pas seulement des boutiques et des marchandises en cendres. Derrière chaque sinistre, ce sont des années d’épargne, des activités familiales et parfois l’unique source de revenus de nombreux commerçants qui disparaissent en quelques heures. Face à cette situation devenue préoccupante M. Roux appelle à ne plus attendre le drame pour agir. Dans cet entretien exclusif accordé au « Le Renouveau du Burundi” il propose notamment la mise en place d’un Pool des assurances incendie qui serait obligatoire pour tous les assureurs Incendie-Accidents et risques divers (IARD) à partir d’un système de gestion centralisé. Ainsi, le principe de mutualiser les risques seraient respecté, les commerçants seront mieux protégés et les assureurs feront appel aux réassureurs internationaux pour couvrir leurs engagements.

Le Renouveau du Burundi (L.R) : Plusieurs marchés ont brûlé en peu de temps au Burundi. Selon vous, quelle observation ou analyse pouvez-vous faire ?
Jean Paul Roux (J. P. Roux) : En effet, nous constatons une recrudescence des sinistres incendie sur les marchés burundais et établissements commerciaux au cours de ces 5 dernières années que ce soit en province de Bujumbura ou à l’intérieur du pays, sans oublier celui du marché central en 2013. Ces évènements ne sont pas sans conséquence sur la vie économique, sociale, humaine et financière des populations burundaises victimes de ces drames. Je pense que cet accroissement des sinistres incendie auprès des petits commerçants s’explique par plusieurs facteurs, en particulier l’anarchie des installations électriques, l’absence de dispositif de sécurité bien adapté, des moyens d’intervention plus efficaces permettant de protéger les commerçants et d’autre part en cas de départ de feu, d’être plus efficace pour lutter contre la propagation de l’incendie.
L.R : Quel est le rôle de I’Etat ou des assurances pour diminuer les cas de sinistrés ?
J. P. Roux : Le rôle de l’Etat s’articule autour de la régulation publique à savoir l’aménagement urbain, la modernisation des marchés, les infrastructures de secours, les normes de sécurité pour les installations électriques, les enquêtes judiciaires, les accès dégagés des voies pour les pompiers et des aides d’urgence éventuellement. Cet engagement de I ‘Etat touche plusieurs ministères dont celui en charge de la sécurité publique, ceux émanant du commerce, des finances, des infrastructures et de la défense dans leurs attributions. Tous ces ministres devraient agir en comité interministériel sous l’autorité du Premier ministre comme cela se fait dans un certain nombre de pays pour des causes d’ampleur nationales
Les assureurs quant à eux doivent jouent un rôle dans le respect des règles de sécurité, en matière de prévention, mais sont appelés à indemniser les pertes des assurés dans les meilleurs délais en mobilisant les experts. Les assureurs peuvent aussi développer le mécanisme de la micro assurance en assurant un groupe de commerçants ou en passant par les IMFs qui accordent des petits prêts pour constituer leurs stocks de marchandises. Car, le nombre de commerçants assurés est très faible en Afrique comme au Burundi : moins de 10% seraient seulement assurés.
L.R : Vous avez évoqué ce qui pourrait être les causes. Mais, alors, quel est le rôle spécifique de l’État ou des assureurs pour diminuer ces cas de sinistrés ?
J. P. Roux : Je pense que le Partenariat Public Privé (PPP), avec les pouvoirs public et les assureurs, est de toute façon le cœur du dispositif, à mettre en place au Burundi. Ce partenariat va reposer effectivement sur des responsabilités qui sont effectivement attendues par l’Etat et les assureurs qui doivent jouer un rôle très important pour réduire les sinistres. En ce qui concerne le rôle de l’État, elle s’articule autour justement de la régulation publique. C’est-à-dire, ça veut dire quoi, régulation publique ? Ce sont les aménagements urbains et la modernisation des marchés. Concernant les enquêtes judiciaires, l’Etat doit jouer un rôle essentiel car, il est garant de la protection des biens et des personnes.
Je pense que ce chantier de la protection des commerçants en cas d’incendie ou d’explosions doit être totalement examiné après un diagnostic traitant des causes et des conséquences Ceci permettrait d’envisager un programme d’actions apportant des solutions sur les domaines relevant des accès dégagés pour les interventions des pompiers, de la prévention en amont et en aval, de la sécurité des biens et des personnes, des aides d’urgence éventuellement, parce que lorsque le feu est déclaré, il faut le circonscrire le plus vite possible pour éviter la propagation. A ce sujet, la proximité des bâtiments qui jouxtent le lieu de l’incendie , comme les commerces avoisinants, les bureaux , les maisons , les entreprises peuvent avoir des conséquences dévastatrices et l’assureur devra indemniser dans le cadre de la garantie du recours des voisins et des tiers et pour les victimes, ils paieront un lourd tribut sur le plan social et financier.
L.R : Un grand nombre des commerçants n’a pas d’assurance. Le jour où tout brule, qui les aide vraiment à se relever ? Que faut-il faire ?
J. P. Roux : Nous devons passer par deux principes: Premièrement, par un décret ou un règlement spécifiant les bâtiments à usage commercial et artisanal en particulier soumis à l’obligation d’assurance Incendie et explosions. Cette assurance doit couvrir les éléments affectés à l’activité à savoir les immeubles, les aménagements, les marchandises, les produits en stocks, le matériel d’outillage. Deuxièmement, en mutualisant les risques et par le biais du Pool incendie, de permettre à toutes les compagnies de participer à cette solidarité auprès des commerçants les plus exposés.
L.R : Une assurance classique pour boutique ne marche pas pour un étal. Quel type de produit faudrait-il inventer pour eux ?
J. P. Roux : Techniquement, en assurance, tout est assurable en dehors de la fraude et de l’acte volontaire. Il est possible de mener cette réflexion au niveau de de l’Arca l’Agence de régulation et de contrôle des assurances) si ma proposition de pool est à l’avenir adoptée.
L.R : Après un sinistre, c’est quoi le délai moyen pour être indemnisé ? Et c’est là où la plupart des gens abandonnent, non ?
J. P. Roux : Lorsque l’assureur couvre un risque de dommages, il lui appartient d’indemniser directement son assuré. Concernant la procédure et en tenant compte des délais de déclaration du sinistre, estimation des pertes et de vérification du rapport de l’expert, du coût des travaux, j’estime que l’occupant des lieux sinistrés peut être indemnisé avant 40 jours. Mais, je mets un bémol, car chaque sinistre a sa particularité. On doit permettre de remettre le commerçant dans les plus brefs délais, dans les conditions dans lesquelles il se trouvait au jour du sinistre. C’est la règle de base de l’indemnisation d’un sinistre en l’assurance.
L.R : Si vous donniez 2 conseils non-négociables à un gestionnaire de marché demain matin, ce seraient lesquels ?
J. P. Roux : Premièrement, s’assurer du respect des normes de sécurité (installation électrique, et infrastructure de secours. Deuxièmement, n’accorder l’emplacement qu’aux commerçants qui respectent les conditions d’exploitation de stockage des marchandises, pas d’utilisation de produits inflammables et présentation de I ‘attestation d’assurance précisant les valeurs assurées.
L.R : On reconstruit nos marchés. Comment faire pour qu’ils soient « assurables » dès le départ et pas qu’on recommence dans 2 ans?
J. P. Roux : Respecter les règles de conformités avec la présence obligatoire d’au moins un extincteur portatif fonctionnel avec un contrôle annuel des extincteurs et des installations électriques, maintenir les allés et les accès des secours et issues de toute marchandise.
Enfin, installer de blocs autonomes d’éclairage de sécurité pour guider l’évacuation en cas de coupure de courant générale. Et renforcer le gardiennage 24h/24. La prévention et le contrôle sont les maîtres mots pour améliorer la sécurité des petits commerçants au Burundi.
Propos recueillis par
Moïse Nkurunziza
