Un fonds de garantie pour les petites et moyennes entreprises
Entreprendre au Burundi relève souvent d’un pari. Derrière la sensibilisation par la posession sur la promotion de l’entrepreneuriat, accéder au crédit reste un parcours semé d’obstacles. D’après les propos recueillis le 9 avril 2026 auprès d’Alexis Bayisenge, enseignant-chercheur, l’accès au crédit est conditionné à la détention de la richesse préalable.

Du côté des jeunes entrepreneurs, les initiatives ne manquent pas, mais pour passer à l’étape suivante, le financement devient rapidement une question centrale.
Yves Sengabo, un jeune entrepreneur rencontré à Bujumbura, en sait quelque chose. Parti d’un capital modeste constitué à force d’épargne, il a progressivement développé un petit commerce de produits alimentaires. « Au début, ce n’était pas facile, mais avec le temps, j’ai appris à gérer mon activité », raconte-t-il. Malgré son intention de franchir un cap en sollicitant un crédit. L’expérience, l’a vite ramené à la réalité. « L’accueil était bon, mais le processus était compliqué. On m’a demandé des garanties que je ne pouvais pas fournir », explique-t-il.
Ne possèdant ni maison ni parcelle à hypotéquer il s’est retrouvé face à une barrière difficile à franchir. Trouver une caution crédible. Le résultat est que son projet d’expansion est resté en suspens lui a été impossible.
Pour Anitha Niragira, une jeune entrepreneure dans l’agriculture, le constat est similaire. Elle indique qu’elle a tenté d’accéder au crédit pour développer son activité. « On nous demande des garanties comme si on avait déjà réussi. Mais quand on commence, on n’a presque rien », confie-t-elle. Faute de financement, elle a dû revoir ses ambitions à la baisse, avancer lentement et s’appuyer essentiellement sur ses propres économies. Ces expériences ne sont pas isolées. Elles illustrent une réalité plus large.
Une logique de garantie qui exclut
Selon Alexis Bayisenge, les institutions financières restent attachées à des garanties classiques comme des titres fonciers, biens immobiliers, véhicules ou équipements. Une logique compréhensible du point de vue de la gestion du risque, mais qui exclut une grande partie des entrepreneurs. « L’accès au crédit devient conditionné par la possession de richesse préalable », analyse-t-il.
Un cercle difficile à briser, surtout dans un contexte où beaucoup évoluent dans l’informel, sans actifs formels ni documents structurés.
Pour lui, cette approche repose davantage sur la couverture du risque que sur l’évaluation du potentiel économique du projet.
L’enseignant-chercheur fait remarquer que ces exigences ne sont pas adaptées à la réalité des jeunes entrepreneurs burundais, qui évoluent dans un environnement marqué par un faible niveau de capitalisation, une informalité élevée et un accès limité aux actifs formels.
Selon Anitha Niragira, les jeunes et les femmes sont particulièrement touchées. L’absence de patrimoine constitue un handicap majeur. « Les conditions actuelles favorisent ceux qui ont déjà des moyens », résume-t-elle.
Selon Mr Bayisenge, ces conditions pénalisent surtout les jeunes, les femmes et les acteurs du secteur informel. Les femmes, en particulier, sont désavantagées par un accès limité à la propriété foncière. Les jeunes manquent d’antécédents financiers et de garanties. Quant aux entrepreneurs informels, ils ne disposent ni de documents comptables ni d’actifs valorisables par les banques.
Cette réalité freine non seulement l’accès au financement, mais aussi la dynamique entrepreneuriale elle-même.
Un impact direct sur l’innovation et la croissance
Pour l’enseignant-chercheur, au-delà de l’accès au crédit, c’est toute la prise de risque qui est affectée. Lorsqu’il devient difficile de mobiliser des ressources, les entrepreneurs préfèrent rester dans des activités simples, moins risquées, mais malheureusement moins rentables. L’innovation en pâtit, et les projets ambitieux sont souvent repoussés, parfois abandonnés.
Face à ces contraintes, certains cherchent des alternatives. Les groupes d’épargne et de crédit, basés sur la solidarité, offrent une porte d’entrée. Yves Sengabo y a trouvé un appui, modeste mais utile. « Ce n’est pas beaucoup, mais ça m’a permis d’avancer », dit-il. Mais ces solutions restent limitées face aux besoins réels de croissance.
Du côté des institutions financières, la prudence reste de mise. Blandine Kimana, directrice commerciale dans une institution de microfinance, explique qu’il existe plusieurs critères pour déterminer le niveau de garantie demandé à un client : le montant du crédit sollicité, la nature de l’activité financée, le niveau de risque du secteur et la capacité de remboursement. « Nous tenons également compte de son expérience, de la stabilité de ses revenus et de sa relation avec notre institution », ajoute-t-elle.
Lorsque les garanties ne sont pas suffisantes, des solutions peuvent être proposées entre autre les crédits de groupe basés sur la solidarité, la réduction du montant demandé ou encore le crédit progressif.
Pour Mme Kimana, les garanties restent un élément important dans la décision d’octroi de crédit. En cas de risque élevé, leur absence peut conduire à un refus ou à une réduction du montant accordé.
Cependant, dit-elle, des efforts sont en cours. Certaines institutions proposent des crédits progressifs, des financements solidaires ou des conditions assouplies pour les jeunes entrepreneurs, avec une logique d’accompagnement dans la durée.
D’après Mr Bayisenge, plusieurs alternatives aux garanties classiques existent et méritent d’être renforcées: fonds de garantie publics ou privés, microfinance avec garanties solidaires, financements basés sur le projet ou le plan d’affaires, capital-investissement ou recours à des investisseurs privés.
Il insiste aussi sur l’effet dissuasif des garanties élevées sur l’innovation. « Cela limite l’émergence de projets innovants ou à forte valeur ajoutée, pourtant essentiels pour la transformation économique du pays », souligne-t-il.
Pour lui, les pouvoirs publics ont un rôle stratégique. Ils peuvent créer des fonds de garantie pour les petites et moyennes entreprises, améliorer la sécurisation foncière, promouvoir la formalisation des entreprises et mettre en place des programmes de financement pour les jeunes et les femmes entrepreneurs, ce qui est déjà le cas pour la Bije et la BIDF.
Ils peuvent aussi renforcer la formation en gestion financière et en préparation de plans d’affaires, tout en soutenant les institutions de microfinance et les incubateurs. Des programmes comme le PAEEJ contribuent déjà à cet effort.
Enfin, des réformes sont nécessaires pour améliorer durablement l’accès au crédit comme la mise en place d’un système de garantie partagée entre l’État et les institutions financières, la création d’un registre national des garanties mobilières, promotion du scoring de crédit basé sur l’historique financier, et renforcement des coopératives d’épargne. « L’enjeu est de trouver un équilibre entre inclusion financière et gestion prudente du risque.»
Eric Tuyishemeze
