
M. Ntibantunganya: "Un ami avec lequel j'ai beaucoup partagé autant dans la vie sociale que dans le parcours politique"
Ce 6 avril 2022, les Burundais vont commémorer le 28è assassinat du président Cyprien Ntaryamira. Etant donné que lors de son investiture le mot d’ordre était la discipline, cette dernière était par rapport aux comportements malsains remarqués dans les différents secteurs de la vie nationale.
« Cyprien Ntaryamira avait observé ce qui se passait dans le pays non seulement depuis que le Frodebu avait gagné les élections de 1993 mais aussi, en se référant au passé. Lors de son investiture, il se référait d’abord à ce qui avait caractérisé le comportement des Burundais face aux résultats des élections présidentielles du 1er juin ensuite, aux élections législatives. Il y avait des gens qui contestaient ces élections », a souligné Sylvestre Ntibantunganya, ancien président de la République et compagnon de feu président Cyprien Ntaryamira.
Pour lui, c’était de l’indiscipline parce que les élections s’étaient déroulées conformément à ce qui était prévu par la loi électorale mise en place à l’époque, et adoptée par les mécanismes institutionnels qui prévalaient à cette époque, a-t-il ajouté.
Une crise dans les différents secteurs
Sylvestre Ntibantunganya a également précisé que l’indiscipline, c’est aussi comment M. Ntaryamira voyait les Burundais, dans divers secteurs de la vie nationale, se comportaient après l’assassinat du président Melchior Ndadaye. « Non seulement, il y avait eu l’assassinat du président de la République, mais aussi, de certains de ses proches collaborateurs. C’était de l’indiscipline notoire. On voulait remettre en cause ce que les Burundais ont décidé en élisant Melchior Ndadaye » c’était de l’indiscipline aussi, au vue des massacres qui ont eu lieu dans le pays. Pour cela, feu-président Ntaryamira l’identifait dans les différents secteurs qu’il a énumérés.
Olivier Nkurunziza, président du parti Uprona aborde dans le même sens tout en indiquant que comme c’était mentionné dans son discours lors de sa prestation de serment, feu président Cyprien Ntaryamira demandait aux Burundais de mettre en avant la discipline étant donné que c’était une période où il s’observait une crise dans les différents secteurs du pays, et des tueries au niveau du pays.
Redresser la situation
M.Nkurunziza a également fait savoir qu’au sein de ce parti, ils se rappellent que c’est un président qui a prêté serment pendant des périodes très difficiles de notre pays après la mort de feu président Melchior Ndadaye, le héros de la démocratie. Le Burundi faisait la convention de gouvernement Kigobe-Kajaga.
« Son intention était d’abord de rappeler aux Burundais qu’il fallait mettre en avant la discipline pour redresser cette situation, c’est-à-dire le respect mutuel, et l’autorité. C’était un homme de charisme, un homme d’Etat qui voulait que tous les partis politiques se ressaisissent et sensibilisent leurs membres pour le respect de l’ordre public au lieu de s’entretuer ». Malheureusement, il n’a pas pu passer beaucoup de temps pour mettre en application son souhait et savourer ses projets.
Une personnalité qui tenait compte de l’autre
« Je garde le souvenir d’un ami, un ami avec lequel j’ai passé de bonnes années depuis 1969 jusqu’à sa mort en 1994. Un ami avec lequel j’ai beaucoup partagé autant dans la vie sociale que dans le parcours politique. Il était une personnalité très aimable, ampathique, une personnalité qui tenait compte de l’autre et qui n’hésitait pas même des fois à prendre des engagements pour s’assurer que l’autre face à lui, était quand même dans de bonnes conditions de vie », d’après Sylvestre Ntibantunganya.
Politiquement, nous avons évolué ensemble au Rwanda où nous avons milité dans le mouvement « Bampere », le mouvement des étudiants progressistes Barundi. C’était un mouvement qui avait été créé en 1975 et je l’ai rejoint en 1979 quand j’ai quitté l’Université du Burundi, a-t-il ajouté.
Les deux personnalités se sont rencontrées en août 1979 et ont créé le parti Ubu (Umugambwe w’abakozi b’Uburundi). Feu. Cyprien Ntaryamira est rentré dans son pays et l’a précédé d’une année ou deux, et ils ont continué à militer ensemble jusqu’à la création du parti Frodebu créé en 1986. M.Ntaryamira était un membre fondateur de ce parti, et après, il avait été élu député de ce parti dans la province de Bujumbura appelé à l’époque Bujumbura rural.
Projet de développement du monde rural
Le président Ndadaye avait préféré le nommer ministre de l’Agriculture parce que Cyprien Ntaryamira avait suivi un cursus assez régulier au sein dudit ministère. « Parmi les membres de l’équipe ministérielle de Ndadaye, c’est lui qui était chargé de gérer le secteur dans lequel il avait évolué et qu’il connaissait très bien », d’après toujours M. Ntibantunganya.
Feu président Ntaryamira avait des projets qu’il essayait d’implanter dans sa commune natale. Le projet fondamental pour Cyprien Ntaryamira était le projet de développement du monde rural à travers une agriculture modernisée, une agriculture appelée à répondre d’abord aux soucis des Burundais, avoir de quoi manger non seulement en quantité mais aussi en qualité. « Comme il avait évolué dans ce secteur agricole, M.Ntaryamira avait ce souci de modernisation de l’agriculture. Malheureusement, il n’a fait que deux mois au pouvoir et il est mort », a dit l’ancien président Ntibantunganya.
Son procès nécessite de la diplomatie
Pour M. Nkurunziza, la discipline est un travail de tous les jours. C’est pour cette raison qu’il faut toujours sensibiliser la population. Aujourd’hui, le pays est en paix mais, « il faut sensibiliser les Burundais à continuer à s’atteler aux travaux de développement pour lutter contre le chômage et la pauvreté ».
Le président du parti Uprona a souligné que le procès de son assassinat est très difficile dans la mesure où c’est un accident qui s’est déroulé dans un autre pays, au Rwanda, un pays qui était en crise. Egalement, il s’agit d’un travail qui nécessite un peu de diplomatie. Avec le rétablissement des relations diplomatiques, le Burundi doit toujours chercher l’appui du Rwanda en faisant des investigations pour savoir ce qui s’est passé.
Quant à Sylvestre Ntibantunganya, il a fait savoir qu’entre pays amis, c’est une question qui pourrait être posée puisqu’il est mort sur le sol rwandais. On peut trouver d’autres formules au niveau du bilatéral uniquement en ce qui concerne le président Ntaryamira.
Il était opportun de prôner la discipline
Vénuste Muyabaga, président et représentant légal de l’Association pour l’assistance et la formation juridique du citoyen (AFJC Berintahe), dit que le souvenir qu’il garde du président Ntaryamira est son sens de discipline. «C’est un président qui a été au pouvoir dans une période extrêmement exceptionnelle où on venait d’assassiner le président Melchior Ndadaye, le premier président démocratiquement élu avec pratiquement toutes les hautes autorités du pays. Il s’en est suivi un massacre généralisé sur tout le pays. Nous gardons de lui qu’il a hérité un pays dévasté, désorganisé, un pays en crise. Il était opportun de prôner la discipline pour rétablir la paix dans le pays», a-t-il dit.
Selon M. Muyabaga, le rétablissement de la discipline pour retrouver la paix était une condition sine qua non. Il parlait de la discipline, il parlait du respect de la loi et du respect d’autrui, du respect mutuel et du respect du bien public, du respect de la vie et des personnes. Pour qu’il réussisse le rétablissement de la paix, il fallait que ce projet de discipline réussisse. Nous pensons que c’était réalisable dans la mesure où pour arriver à la paix, on devrait rétablir la discipline. On dit qu’après la pluie vient le beau temps, il avait cette conviction qu’après tous ces chambardements, il devrait y avoir une autre étape où au Burundi régnerait la discipline, la paix et la concorde.», a-t-il mentionné.
Concernant les autres priorités que le président Ntaryamira avait pour le Burundi, Vénuste Muyabaga a expliqué que comme il n’y avait pas eu de campagne électorale ni de présentation de programme, ses priorités s’inscrivaient dans la continuité du premier président démocratiquement élu parce qu’ils étaient du même parti. «Le parti Sahwanya-Frodebu lors de la campagne de 1993 avait présenté 46 lignes sur lesquelles devait être gouverné le Burundi. Je pense que d’autres projets de société outre que la discipline, étaient ceux du président Ndadaye. Vous retiendrez avec moi que compte tenu de cette situation de guerre qui s’était installée au Burundi, il a ajouté cette donne de la discipline pour revenir à une situation normale et réaliser les projets qui avaient porté son parti au pouvoir», a souligné M. Muyabaga.
Le peuple burundais a besoin de savoir
Quant au procès sur l’assassinat du président Ntaryamira, il s’agit de l’un des procès qui ont été très médiatisé sur les ondes internationales mais, jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas d’issue claire, regrette le président et représentant légal de l’AFJC Berintahe. «Nous regrettons beaucoup cela parce que le peuple burundais a besoin de savoir ce qui est arrivé à notre président, nous avons soif de savoir les vrais motifs de la mort de notre président qui est survenue malheureusement après quelques mois de la mort d’un autre président. En moins d’une année, nous avons perdu deux présidents, c’est douloureux pour les Burundais. C’est très important de savoir les tenants et les aboutissants de cette mort tragique», a-t-dit.
Selon lui, l’héritage du président Ntaryamira est sauvegardé actuellement. «L’héritage de feu président Ntaryamira, c’est la discipline. Vous conviendrez avec moi qu’aujourd’hui dans le pays règne la discipline, ce sont les autorités actuelles qui font régner la discipline. Par exemple les mesures actuelles de respecter les espaces verts, d’enlever toutes les constructions anarchiques le long des routes, c’est une façon d’établir la discipline. On est également en train de prendre des mesures pour réduire les accidents de la route, c’est de la discipline. Dans le secteur public, chaque fonctionnaire a l’obligation de rendre compte de ce qu’il fait, respecter son cahier de charge, c’est la discipline. Tous les bons projets qui n’ont pas été exécutés dans le passé, le sont par les autorités actuelles», a-t-il dit.
Pierre Claver Nahimana président du Parti Sahwanya-Frodebu, a rappelé que le président Ntaryamira Cyprien issu du Parti Sahwanya-Frodebu fut lâchement assassiné en date du 6 Avril 1994 à l’issue d’un attentat sur l’avion présidentiel transportant celui-ci et son homologue rwandais le président Juvénal Habyarimana, en compagnie de quelques-uns de leurs proches collaborateurs dont deux ministres burundais. L’avion présidentiel fut abattu par un missile sous forme d’un attentat terroriste à Kigali, provoquant la mort de tous les passagers. « Le parti Sahwanya-Frodebu garde de lui de grands souvenirs d’un citoyen burundais digne et intrépide, dévoué à la cause de la Nation. Il se consacrait entièrement à l’amour de la patrie et son peuple. Il était un homme simple, très amical et toujours soucieux du bien d’autrui, s’occupant en particulier d’aider les moins nantis comme les petits agriculteurs dans leurs activités de développement en agri-élevage. Sa forte volonté de réconciliation nationale, son sens très poussé de discipline et d’assiduité au travail, resteront des modèles pour les générations actuelles et à venir », a-t-il souligné.
Une solution aux nombreuses difficultés
M. Nahimana a expliqué que le projet de discipline annoncé par le président Cyprien Ntaryamira et qui lui tenait à cœur devait justement être une parade ou une solution aux nombreuses difficultés mortelles dans lesquelles baignait le Burundi à l’époque, dans un contexte de guerre civile. Il a précisé qu’à court terme, le projet s’est révélé irréalisable, non pas à cause de sa pertinence et son importance, mais surtout à cause de sa disparition précoce qui l’a empêché à développer son projet. Et, après lui, le pays s’est enfoncé dans une guerre destructrice, méprisant effectivement le projet de discipline qui avait été prôné par le président Ntaryamira.
« Chassez le naturel il revient au galop, dit-on. Le projet de discipline prôné par le président Cyprien Ntaryamira n’est pas mort-né, puisqu’il reviendra en force avec les négociations et l’adoption de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi», a indiqué M. Nahimana. Il s’est réjoui que, plusieurs décisions prises par les Burundais à travers cet Accord ainsi que les Accords d’arrêt de la guerre qui s’en sont suivis contiennent des orientations de discipline telles que l’avait voulu le président Cyprien Ntaryamira. «A titre d’exemple, le modèle des Corps de Défense et de Sécurité qui est sorti de ces Accords est certainement un très bon exemple des institutions qui sont caractérisées par la discipline. Nous observons aussi actuellement une certaine volonté et des actions du pouvoir en place pour tenter de ramener de l’ordre et la discipline dans certains secteurs clés de la vie du pays. C’est sans doute une victoire à titre posthume du président Cyprien Ntaryamira», a dit Pierre Claver Nahimana.
Notre interlocuteur a mentionné que le projet de discipline que le président Ntaryamira proposait était certainement une réponse circonstancielle pour affronter la gravité de la situation. «Cependant, le président Ntaryamira avait aussi l’ambition de continuer l’œuvre de son prédécesseur, à savoir faire du Burundi un pays de paix et de miel basé sur des valeurs républicaines dont essentiellement: le développement intégral et harmonieux de la nation et ses citoyens, la justice, la démocratie, la bonne gouvernance, le respect des libertés et des droits fondamentaux de l’individu, l’unité, la solidarité, la tolérance et la coopération entre tous les différents groupes ethniques de notre société. Ce sont toutes des composantes du projet de société du parti Sawanya-Frodebu», a souligné M. Nahimana.
Ingénieur agronome de formation, Cyprien Ntaryamira a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle à développer le secteur agricole du pays. Il avait aussi cette grande ambition de rendre le Burundi autosuffisant sur le plan alimentaire et surtout de développer auprès des petits agriculteurs ruraux une agri-élevage leur rapportant de grands revenus financiers, a-t-il ajouté. «Sa forte volonté de renforcer l’intégration du pays dans le concert des Nations l’a entrainé dans d’importantes missions en dehors du pays dont celle qu’il a effectuée en Tanzanie dans un sommet de chefs d’Etat à l’issue de laquelle il trouva la mort», a-t-il indiqué.
Asseoir au Burundi un pays de paix et de miel
M. Nahimana a regretté que depuis l’assassinat du président Ntaryamira, aucune lumière n’a été faite sur les commanditaires, les assassins ainsi que les mobiles de cet acte ignoble. «Ni la justice nationale, ni la justice internationale, personne n’a encore osé entreprendre des procédures judiciaires crédibles pour rendre justice au peuple burundais en général et aux familles endeuillées en particulier. Au niveau du Parti Sahwanya-Frodebu, nous continuons à condamner cet assassinat d’un chef d’Etat, et demandons au gouvernement burundais d’en faire autant. Nous ne nous lassons pas de lui demander de prendre toutes les dispositions nécessaires, en concertation avec toute la Communauté internationale concernée en général et le Rwanda en particulier, pour engager les procédures nécessaires, afin d’identifier les commanditaires, les assassins ainsi que les mobiles de ce forfait et traduire les coupables devant la justice.
Le Burundi commémore le 28e anniversaire de son assassinat. Une longue période et beaucoup d’évènements socio-politiques et socio-économiques se sont déroulés au Burundi et dans le monde entier, changeant radicalement l’environnement du pays. L’environnement socio-politique actuel est très différent de celle de 1994. L’héritage de discipline est certainement mieux respecté dans certains corps du pays comme les corps de défense et de sécurité, mais connaît encore de grands défis dans d’autres domaines sensibles de la nation. «Son ambition d’asseoir au Burundi un pays de paix et de miel basé sur les valeurs républicaines connaît certes des avancées en matière de démocratie pluraliste, mais se heurte à quelques défis», a -t-il conclu.
Yvette Irambona
Grâce-Divine Gahimbare