
En 2026, déclarée « Année des échanges humains sino-africains », le sinologue burundais Etienne s’est entretenu avec le Professeur Liu Chengfu, Directeur du Centre de Recherche sur la Région des Grands Lacs d’Afrique à l’Université Yuexiu et Professeur à l’Université de Nanjing. Professeur Honoraire de l’Université du Burundi, Liu Chengfu incarne cette nouvelle génération de chercheurs chinois dont le regard sur l’Afrique est empreint d’empathie et de rigueur scientifique. Cet entretien explore le rôle de la littérature dans la compréhension mutuelle, l’importance stratégique de la région des Grands Lacs et la vision d’un destin partagé entre la Chine et le Burundi.
Etienne : Professeur Liu, votre engagement dans les études africaines remonte à 1995. Qu’est-ce qui a poussé un spécialiste de la culture française à se tourner vers le continent africain ?
Pr. Liu Chengfu : En 1994, à la fin de mes études à l’Université Paris VII, l’Afrique vivait un tournant historique avec la fin de l’apartheid. En tant qu’humaniste, j’ai compris que l’indépendance politique n’était que le début d’un long chemin vers la décolonisation des esprits. La domination du « centrisme occidental » persistait. En rentrant en Chine, j’ai senti un appel profond vers les pays francophones d’Afrique. Pour moi, l’Afrique n’est pas un simple sujet d’étude, c’est une « seconde patrie spirituelle ». J’ai eu l’immense honneur d’être encouragé dans cette voie par le Président Xi Jinping lors de sa visite en Afrique du Sud en 2010. Depuis, ma mission est de faire entendre en Chine la voix authentique des peuples africains.
Etienne : En 2024, vous avez été nommé Professeur Honoraire de l’Université du Burundi. Quelle place occupe ce pays dans votre cœur et vos travaux ?

Pr. Liu Chengfu : Bujumbura m’a ébloui dès mon arrivée par sa sérénité et la splendeur de ses paysages. C’est un véritable « Éden ». En visitant l’Institut Confucius de l’Université du Burundi, j’ai vu des étudiants burundais s’approprier la pensée confucéenne tandis que des professeurs locaux analysaient les concepts de gouvernance chinoise. C’est là que le Nil et le fleuve Jaune se rencontrent.
La région des Grands Lacs est le berceau de l’humanité, mais aussi un pôle stratégique de la coopération sino-africaine moderne. A travers mes travaux, notamment le Rapport de développement sur la région des Grands Lacs, je m’efforce de décrypter les structures sociales et les identités culturelles de cette zone pour offrir une base théorique solide à notre coopération bilatérale.
Etienne: Vous utilisez souvent la littérature comme prisme pour analyser l’Afrique. Pourquoi cette approche plutôt que l’économie ou la politique ?
Pr. Liu Chengfu : La littérature est le langage du cœur. Elle permet une compréhension intime, loin des discours institutionnels froids. En étudiant des auteurs comme Juvénal Ngorwanubusa ou Alain Mabanckou, on touche à l’humain, aux blessures de l’histoire, mais aussi à la résilience extraordinaire des peuples. La littérature est l’outil le plus puissant pour briser les stéréotypes. Comme le disait J.M.G. Le Clézio, que j’ai eu la chance de côtoyer, il faut parfois avoir un « visage blanc et une âme africaine » pour saisir la profondeur de ce continent
Etienne : Quels sont les défis majeurs des échanges humains en 2026 ?
Pr. Liu Chengfu : Le défi majeur reste la persistance des clichés médiatiques occidentaux qui dépeignent souvent l’Afrique de manière misérabiliste. En tant que chercheur, je lutte contre cela par la connaissance. En traduisant l’ouvrage De quoi fut fait l’empire: Les Guerres coloniales au XIXe Siècles, je démontre comment les structures coloniales ont entravé le développement africain.
Nous devons multiplier les échanges artistiques et les traductions littéraires. L’amitié sino-burundaise doit se nourrir de réalités concrètes : la vitalité de la jeunesse burundaise, la croissance économique et les innovations technologiques. Il faut rendre à l’Afrique sa propre vérité.
Etienne : Quel message adressez-vous aux jeunes chercheurs et aux étudiants burundais en cette année de célébration ?
Pr. Liu Chengfu : Le futur appartient aux « audacieux ». J’encourage les jeunes Burundais à saisir les opportunités offertes par l’initiative « la Ceinture et la Route » et à apprendre le chinois pour devenir les piliers de cette coopération.
Pour ma part, ma mission de Professeur Honoraire à l’Université du Burundi est un engagement à vie. Je continuerai à promouvoir le modèle de coopération tripartite Chine-France-Afrique pour éviter les confrontations et privilégier le bénéfice mutuel. L’idée africaine de l’Ubuntu (« Je suis parce que nous sommes ») rejoint parfaitement le concept chinois de la Grande Harmonie (Datong). Ensemble, nous écrivons un nouveau chapitre de la civilisation mondiale.
Par BANKUWIHA Etienne et LIU Chengfu
A propos des auteurs :
BANKUWIHA Etienne: Sinologue burundais, Doctorant de l’Université de Nanjing, spécialiste des relations sino-africaines.
Pr. Liu Chengfu : Directeur du Centre de Recherche sur la Région des Grands Lacs d’Afrique à l’Université Yuexiu, Professeur à l’Université de Nanjing et Professeur Honoraire de l’Université du Burundi,spécialiste de la littérature d’expression française,de l’histoire et de la culture
