Longtemps taboue, la maladie mentale reste mal perçue dans la société burundaise. Entre croyances et stigmatisation, les patients et familles vivent une réalité souvent invisible. Les maladies mentales continuent de susciter la peur et l’incompréhension. Elles sont encore fréquemment associées à la sorcellerie et à la malédiction. Une perception profondément ancrée dans la société qui freine la prise en charge des personnes concernées et retarde leur accès aux soins.

Le psychologue Alexandre Bukuru explique que la perception des troubles mentaux reste profondément influencée par les croyances traditionnelles. Selon lui, une grande partie de la population associe encore ces troubles à la sorcellerie, aux esprits ou à des malédictions familiales. Cette vision pousse souvent les familles à chercher des solutions auprès des guérisseurs traditionnels ou des communautés religieuses, retardant ainsi la prise en charge médicale. M. Bukuru souligne que ce manque de compréhension contribue à l’aggravation de la maladie car les patients arrivent tardivement dans les structures de santé. En outre, cette perception renforce la honte et le silence autour de la maladie mentale. Pour lui, il est essentiel de sensibiliser la population afin de considérer les troubles mentaux comme des maladies comme tant d’autres nécessitant un suivi professionnel, au même titre que les maladies somatiques. « Beaucoup de gens pensent encore que les troubles mentaux ne relèvent pas de la médecine », explique le psychologue Bukuru. Ce regard social pousse de nombreuses familles à se tourner vers les croyances traditionnelles.
Une réalité silencieuse mais bien présente
Les psychologues tirent aujourd’hui la sonnette d’alarme. Les troubles mentaux sont loin d’être marginaux. Les stress et les traumatismes liés aux crises passées, les violences ainsi que la consommation de substances psychoactives contribuent à fragiliser une frange importante de la population, en particulier les jeunes.
De son côté, le psychologue Epitace Singirankabo met l’accent sur les conséquences sociales du regard porté sur les personnes souffrant de troubles mentaux au Burundi. Il explique que ces individus sont souvent victimes de stigmatisation, de rejet et de discrimination au sein de leur propre communauté. Cette marginalisation peut entraîner une perte d’estime de soi, un isolement social et parfois même des violations de leurs droits fondamentaux. D’après M. Singirankabo, la société burundaise a tendance à percevoir les malades mentaux comme dangereux ou incapables de contribuer à la vie sociale, ce qui renforce leur exclusion. Notre interlocuteur insiste sur l’importance de l’éducation et de la sensibilisation pour changer ces perceptions négatives. Promouvoir l’empathie et l’inclusion permettrait non seulement d’améliorer la qualité de vie des patients, mais aussi de favoriser leur réintégration dans la société.
« Il n’y a pas de santé sans santé mentale », insiste le psychologue Singirankabo. Il souligne que le manque d’informations entretient les préjugés et empêche de nombreuses personnes de consulter les médecins à temps. « Plus on attend, plus la situation du patient peut se dégrader », précise-t-il. Singirankabo, « certains considèrent encore le malade mental comme une personne ensorcelée ».
Le poids du regard social
Au-delà de la maladie elle-même, c’est souvent le regard des autres qui constitue la plus grande épreuve. Les personnes atteintes de troubles mentaux sont régulièrement stigmatisées, perçues comme dangereuses, imprévisibles ou incapables de mener une vie normale.
Dans certains cas, elles sont marginalisées au sein même de leur communauté. Cette exclusion sociale aggrave leur souffrance et complique leur réinsertion. Le terme « fou » reste encore largement utilisé, traduisant une vision déshumanisante de la maladie mentale.
Les familles ne sont pas épargnées. Elles subissent souvent la honte, l’isolement et une lourde charge financière. Certaines doivent vendre leurs biens pour payer les soins, dans un contexte où les médicaments restent coûteux et difficilement accessibles.
La famille de Marie Ndayikeza vit cette situation depuis plusieurs années. Son frère, âgé de 28 ans, souffre de troubles psychotiques. « Au début, on pensait qu’il avait été ensorcelé. On l’a emmené dans des églises et chez des guérisseurs mais Ce n’est que plus tard qu’on a compris que c’était une maladie mental », aconte-t-elle. Aujourd’hui, la famille tente de le soumettre à un traitement médical, mais les difficultés persistent. « Les médicaments coûtent chers et ne sont pas toujours disponibles. Quand il arrête le traitement, il rechute », explique- t- elle.
Le regard des voisins reste également pesant. « Certains ont peur de lui. D’autres disent qu’il ne guérira jamais. C’est très dur pour nous », confie-t-elle. Comme beaucoup d’autres familles, elle doit faire face à un double fardeau : la maladie et la stigmatisation.

Le manque de structures spécialisées, un défi
Le manque de structures spécialisées constitue un autre obstacle. Le Centre neuropsychiatrique de Kamenge reste la principale référence en matière de prise en charge des maladies mentales. Toutefois, ses capacités demeurent limitées face à une demande croissante.
Le nombre de professionnels qualifiés est également insuffisant. Dans les zones rurales, l’accès aux soins reste particulièrement difficile, obligeant certaines familles à parcourir de longues distances pour consulter.
Cependant, face à l’ampleur du phénomène, une prise de conscience progressive est nécessaire. Changer les mentalités, renforcer les structures de soins et soutenir les familles restent des priorités essentielles, explique M. Singirankabo, car au-delà des statistiques, il s’agit avant tout de redonner dignité et espoir à des milliers de personnes longtemps marginalisées.
Promouvoir une approche médicale et humaine
Malgré ces défis, des initiatives émergent pour faire évoluer les mentalités. Des campagnes de sensibilisation sont nécessaires afin d’informer la population sur la nature des maladies mentales.
L’objectif est de déconstruire les idées reçues et de promouvoir une approche médicale et humaine. « La maladie mentale se soigne », rappelle Alexandre Bukuru. Mais pour lui, il faut d’abord changer le regard que la société porte sur les patients.
Changer la perception de la santé mentale au Burundi représente un défi majeur. Au-delà des infrastructures, c’est toute une transformation sociale qui est nécessaire pour permettre une meilleure prise en charge.
Derrière chaque malade, il y a une personne, une famille et un combat quotidien pour retrouver dignité et espoir, conclut M. Bukuru.
Mynka Careille Iriho
