Au Burundi, la santé mentale reste entourée d’un voile de non-dit et de stigmatisation encore fortement enracinée. Pour mieux comprendre cette réalité, nous avons recueilli le témoignage d’un jeune adulte et relayé les propos d’un psychologue burundais sur les défis de la prise en charge et de la perception sociale des troubles mentaux lors d’une interview accordée au Journal Le Renouveau du Burundi.

«La maladie mentale est une maladie comme les autres», déclare le psychologue burundais Alexandre Bukuru. «Lorsqu’une personne perd la joie de vivre, se dévalorise, vit un sentiment d’impuissance ou d’isolement, c’est souvent le signe d’une dépression ou d’un trouble de l’humeur». Il précise que «la femme est souvent plus vulnérable», car «moins résiliente face à certaines situations traumatisantes ou de violence basées sur le genre».
Selon lui, « la stigmatisation est un frein majeur : quand on considère une personne comme ‘umusazi’ (un fou), que l’on croit que c’est une malédiction ou que l’on pense que cela ne peut pas guérir, on retarde la consultation, on favorise l’isolement, on crée des rechutes ».
Il insiste : « Il faut intégrer les soins de santé mentale dans les soins primaires, sensibiliser la communauté, changer les mentalités. Ce n’est pas uniquement une affaire d’hôpital, mais de société ».
Enfin, il affirme: « Oui, la guérison est possible : avec un suivi, un traitement adapté, un soutien familial et communautaire. Mais, l’environnement joue un rôle énorme.»
Témoignage
“Je m’appelle Jean Ndihokubwayo, j’ai 28 ans, je vis à Bujumbura. Il y a deux ans, j’ai commencé à me sentir “à part” : je n’avais plus goût aux choses que j’aimais, j’avais des cauchemars, je restais dans ma chambre, je ne voulais plus voir mes amis. Le doute m’envahissait : «A quoi bon ?» Je me disais que je ne servais à rien. Un soir j’avais bu plus que d’habitude – j’ai pensé que c’était mieux de ne plus être là. Heureusement, ma sœur est intervenue.
Quand je lui ai raconté, elle m’a parlé d’un psychologue. J’avais peur : je croyais que si j’y allais, on me mettrait à l’écart, on me traiterait de fou. Dans mon quartier, beaucoup disent: C’est la sorcellerie.
Quand enfin j’ai consulté un psychologue, j’ai été soulagé d’entendre: Vous avez une dépression, on peut vous aider.» Le psychologue m’a expliqué que des événements comme la mort de mon père, la perte de mon emploi.” «Vous n’êtes pas seul, ce n’est pas une faiblesse, c’est une réaction à ce que vous avez vécu.», m’a-t-il dit.
Retour dans la réalité: “je suis sorti de l’hôpital, j’ai repris une vie “normale”, mais j’ai ressenti que certains voisins changeaient de regard : «Ah ! Il était à l’hôpital psychiatrique», «On ne sait pas s’il est guéri». Ma fiancée m’a quitté, alors que j’étais sur traitement, disant « je ne peux pas rester avec quelqu’un qui a été malade mental». J’ai rechuté. J’ai compris que la stigmatisation, plus encore que la maladie, peut détruire.”
“Aujourd’hui, je continue un suivi : médicaments, psychothérapie, sport. Je vais mieux, j’ai retrouvé un petit emploi, j’ai re pris goût de la vie. Mais, je vois autour de moi d’autres personnes qui attendent, qui souffrent dans le silence. Je voudrais dire à la société : « Ne nous rejetez pas. Nous ne sommes pas des monstres. Nous sommes malades, mais on peut guérir.»
Analyse de la perception sociétale
Au Burundi, la perception des troubles mentaux reste marquée par des croyances traditionnelles : un malade mental est souvent appelé «umusazi», “fou”, selon un média local. Cette étiquette entraîne exclusion, isolement, discrimination, voire violences à l’égard des personnes concernées. L’ignorance, la peur, le manque d’éducation sanitaire alimentent ces attitudes.
Le psychologue Bukuru insiste sur l’importance de l’entourage familial: «La famille est un pilier de la guérison». «Si l’entourage ne valorise pas la personne malade, s’il l’exclut, cela limite ses chances de sociabilisation, d’emploi, de logement, et favorise la rechute.»
Sur le plan institutionnel, le message est clair : il faut intégrer les soins de santé mentale à tous les niveaux, multiplier la sensibilisation communautaire, lever les tabous, réduire les frais de traitement et rendre les médicaments disponibles.
Mynka Careille Iriho
