Longtemps vécue dans le silence et la honte, l’infertilité reste, au Burundi, une épreuve lourde de stigmatisation pour les hommes et en particulier pour les femmes. Des rejets sociaux, pressions familiales et souffrance psychologique accompagnent souvent cette maladie mal comprise. A travers des témoignages poignants, ce reportage donne la parole aux femmes et hommes regroupés au sein de l’AFVI (Association des famille victimes de l’infertilité) qui refusent, désormais, de se taire. Ces victimes mettent en lumière la nécessité de briser le tabou pour restaurer la dignité, promouvoir la santé reproductive et encourager un changement durable des mentalités.
« Nous avons décidé de ne plus nous taire », tel est le point poumon des témoignages de certaines femmes et certains hommes victimes de l’infertilité. A travers de nombreux témoignages, deux hommes et deux femmes témoignent une douleur invisible et mènent un combat pour la dignité. Fionna Iradukunda, 8 ans de mariage et sans enfant explique les défis auxquels son foyer fait face. « Une année après le mariage, je gardais toujours espoir d’avoir un enfant. Dans cet espoir, j’ai, jusqu’aujourd’hui, sur moi, des habits et autres matériels d’un nouveau-né », affirme-t-elle, les larmes aux yeux. Même son de cloches de la part de Patrick Basekakariyo, représentant de l’AFVI dans l’ancienne province de Cibitoke, à l’Ouest du Burundi. Ce dernier affirme que derrière les statistiques se cachent des réalités humaines douloureuses. « J’ai 14 ans de mariage, et moi et ma femme sommes rejetés par la communauté, ma famille et certains membres de la belle famille».

Pour ces victimes, dans la société burundaise, la valeur des couples est encore fortement associée à sa capacité de donner naissance. « Au Burundi, la maternité est fortement valorisée. L’absence d’enfant est alors perçue comme une anomalie ou un échec. Cette perception alimente les jugements, les murmures et parfois même les accusations injustes », explique Fionna Iradukunda.
Le poids de la pression familiale et conjugale
La pression familiale constitue l’une des difficultés majeures rencontrées par les familles confrontées à l’infertilité. Diane Munezero témoigne qu’elle a une chaire de poule quand, avec ses 19 ans d’attente d’un bébé, elle se retrouve devant les questions répétées lors des réunions familiales. Pour cette dame des questions comme « alors, toujours pas d’enfant ? » Ou encore « Tu as combien d’enfants actuellement ? » peuvent devenir une source de souffrance.
Dans certains cas, renchérit Patrick Basekakariyo, les belles-familles exercent une pression directe sur le couple, allant jusqu’à suggérer des solutions radicales comme un nouveau mariage ou la séparation. « Je suis cette personne qui a connu la douleur depuis mon enfance. J’ai perdu mon père avant ma naissance, ma mère est morte également. Après 14 ans de mariage, je n’ai pas eu la chance d’avoir d’enfant. Ma famille a essayé à plusieurs reprises de traumatiser ma femme pour que je divorce. Dieu merci, j’ai une femme d’un cœur de lion. Mais, avouons-le, cette situation peut fragiliser les relations conjugales et créer des tensions profondes au sein du couple », explicite-t-il. Et d’ajouter « Je n’ai pas pu avoir droit aux héritages de ma mère. Les membres de la famille disaient qu’un homme infertile comme moi n’a aucun droit sur l’héritage. Nous avons besoin d’avocats ».
Pour beaucoup de femmes, reconnaît Doretha Nimfasha responsable de la communication marketing et point focal jeunes et gouvernance à l’Abubef (Association burundaise pour le bien-être familial), cette pression permanente transforme un problème médical en un véritable problème social.

Mme Iradukunda et Mme Munezero témoignent un sentiment profond de tristesse, de culpabilité et de perte d’estime de soi. « Les familles victimes d’infertilité, se sentent souvent incomprises, maltraitées et isolées surtout lorsque leur entourage ne mesure pas la sensibilité du sujet ».
Le rôle parfois douloureux des amis
Si la famille exerce une pression importante, les amis peuvent également, parfois involontairement, contribuer à la stigmatisation des couples infertiles. « Dans ma famille, je suis le seul homme encore vivant. Mes frères sont tous décédés malheureusement sans aucun enfant même si chacun d’entre eux avait plus de 10 ans de mariage», regrette Jean Marie Vianney Ntahonkiriye, 16 ans de mariage. Lors des fêtes, M. Ntahonkiriye regrette également que certains amis ne répondent plus à son invitation. Quant à Fionna Iradukunda, elle pleure que même actuellement, ils ne sont plus conviés à certaines fêtes cérémoniales relatives à l’enfant. « Il y a aussi de fêtes organisées par les femmes comme celles dites Welcome baby, je ne suis plus invitée à y participer. Et si par hasard, je suis invitée, certaines plaisanteries, même dites sur le ton de l’humour, peuvent être profondément blessantes. Les questions insistantes, les comparaisons avec d’autres couples ou encore les rumeurs peuvent accentuer le sentiment d’exclusion ».
Mme Munezero s’indigne que ses amis l’accusent de sorcellerie parce qu’elle n’a pas d’enfants. « Ils oublient que je n’ai rien contribué pour me retrouver dans cette situation ». Et Fionna Iradukunda, garde en mémoire une scène indélébile. « Un ami à moi m’a, un jour, demandé comment une famille victime d’infertilité peut habiter dans une maison en étage et avoir deux véhicules. Ce qui est blessant est qu’il a ajouté qu’il serait mieux que Dieu ne nous accorde pas de la richesse sans enfant ». Même scénario pour Jean Marie Vianney Ntahonkiriye. « J’ai contracté un prêt financier à mon ami de longue date. La réponse qu’il m’a donnée en me demandant comment je peux manquer d’argent alors que je n’ai pas d’enfant à ma charge a été très déchirante ».
Nos interlocuteurs lancent un appel vibrant à différents acteurs, au devant desquels le gouvernement burundais, à redoubler plus d’efforts dans la sensibilisation communautaire à couper court avec les appellations qu’ils jugent « dégradant », « blessant » et « humiliant » lancées à leur égard.
Moïse Nkurunziza
