Le Burundi se prépare à présider l’UA (Union africaine), à partir de février 2026. Dans une interview exclusive, l’ancien ministre burundais des finances et ancien secrétaire général adjoint de la CEEAC (Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale), Tabu Abdallah Manirakiza éclaire l’opinion nationale sur les opportunités économiques. Pour lui, l’accession du Burundi au sommet de l’UA est une opportunité stratégique à manier avec sobriété : visibilité immédiate, bénéfices économiques indirects, soft power à construire mais surtout une responsabilité continentale dont l’impact dépendra des actes et non des discours. Douze questions pour mieux comprendre.

Le Renouveau : En tant qu’ancien secrétaire général adjoint de la CEEAC, comment analysez-vous la portée stratégique de l’accession du Burundi à la tête de l’Union africaine ?
Tabu Abdallah : C’est un moment important pour le Burundi, mais qu’il faut lire avec lucidité. Présider l’UA (Union africaine) ne signifie pas diriger l’Afrique, mais assumer une responsabilité collective. Cela place le pays dans une position d’écoute, de médiation et de coordination. Pour le Burundi, c’est l’occasion de montrer qu’il peut jouer un rôle utile, responsable et rassembleur au service du continent.
Le Renouveau : Cette présidence peut-elle repositionner durablement le Burundi sur la scène continentale et internationale ?
Tabu Abdallah : Elle peut y contribuer, oui, mais rien n’est automatique. La visibilité est immédiate, la crédibilité se construit dans le temps. Ce qui fera la différence, c’est la manière dont le Burundi exercera cette présidence : sa capacité à travailler avec toutes les régions, faciliter les consensus et gérer des dossiers parfois sensibles avec sérénité. C’est cela qui peut laisser une trace durable.
Le Renouveau : Sur le plan économique, quels bénéfices le Burundi peut-il espérer ?
Tabu Abdallah : Il faut éviter des illusions. La présidence de l’UA n’apporte pas des gains économiques directs immédiats. En revanche, elle peut créer un climat plus favorable. Elle permet de mieux faire connaître les priorités économiques du pays, de renforcer le dialogue avec les partenaires et d’accélérer certains projets déjà en préparation. Les bénéfices sont surtout indirects, mais ils peuvent être réels s’ils sont bien exploités.
Le Renouveau : La présidence de l’UA par le Burundi peut-elle faciliter l’attraction des investissements et financements ?
Tabu Abdallah : Oui, dans une certaine mesure. Les investisseurs et institutions financières observent attentivement la stabilité politique, la cohérence des politiques publiques et la capacité d’un pays à tenir ses engagements. Une présidence bien conduite peut renforcer la confiance, à condition que le message soit clair et que les actes suivent. La visibilité seule ne suffit pas.
Le Renouveau : Cette position peut-elle aider à accélérer les réformes économiques et financières ?
Tabu Abdallah : Elle peut servir de catalyseur. La présidence impose un rythme, une discipline, et attire l’attention sur les pratiques de gouvernance. Elle peut encourager l’alignement sur certaines normes continentales et faciliter l’appui technique des partenaires. Mais, là encore, tout dépend de la volonté interne de transformer cette opportunité en avancées concrètes.
Le Renouveau : Voyez-vous des opportunités concrètes dans le cadre de la Zlecaf?
Tabu Abdallah : Oui, clairement. La Zlecaf n’est pas seulement un accord, c’est un processus. La présidence peut aider le Burundi à mieux se positionner dans les chaînes de valeur régionales, notamment dans l’agriculture, l’agro-industrie et certains services. Cela suppose des efforts sur la facilitation du commerce, la qualité des produits et les infrastructures. C’est un chantier à moyen terme, mais stratégique.
Le Renouveau : Cette présidence peut-elle améliorer la perception du Burundi auprès des bailleurs et partenaires ?
Tabu Abdallah : Elle peut y contribuer si elle est exercée avec professionnalisme et constance. Les partenaires regardent surtout la capacité à dialoguer, gérer les dossiers avec sérieux et produire des résultats. Une présidence discrète mais efficace vaut mieux qu’une présidence très visible mais peu structurée.
Le Renouveau : La visibilité continentale peut-elle renforcer la crédibilité financière et institutionnelle du pays ?
Tabu Abdallah : Oui, mais à une condition essentielle : que les institutions nationales continuent à fonctionner correctement et de manière prévisible. La crédibilité ne se décrète pas, elle se construit. La présidence peut renforcer cette dynamique, mais elle ne peut pas s’y substituer.
Le Renouveau : Peut-on parler d’un tournant en matière de soft power pour le Burundi ?
Tabu Abdallah : Potentiellement, oui. Le soft power, ce n’est pas le discours, c’est l’image qui se construit à travers les comportements. Si le Burundi se montre constructif, équilibré et initie des propositions sur des sujets importants pour l’Afrique, cela peut renforcer son influence morale et diplomatique.
Le Renouveau : Comment capitaliser sur cette présidence pour des bénéfices durables ?
Tabu Abdallah : Il faut être très pragmatique. Identifier quelques priorités claires, préparer des projets solides, renforcer les capacités d’exécution et maintenir un dialogue constant avec les partenaires. La présidence doit être utilisée comme un accélérateur, pas comme une fin en soi.
Le Renouveau : Quels critères permettront d’évaluer l’impact réel de cette présidence ?
Tabu Abdallah : On pourra juger cette présidence à travers des éléments concrets : C’est notamment l’avancement de certains dossiers continentaux, la mobilisation de financements pour des projets structurants, le renforcement des partenariats et la perception des partenaires à la fin du mandat. Ce sont ces indicateurs, plus que les discours, qui diront si cette présidence a été utile au pays.
Propos recueillis par
Moïse Nkurunziza
