Le concubinage banalisé, les mariages réputés invalides et les enfants privés de protection juridique constituent aujourd’hui une triple dérive sociale préoccupante au Burundi. Derrière certaines unions se cachent des manœuvres fugitives et frauduleuses d’hommes cherchant à contracter abusivement des mariages. Face à ce phénomène devenu de plus en plus courant, l’État, les communautés et les citoyens sont appelés à agir, notamment en tirant pleinement profit des formalités légales de publication des bans de mariage.
La famille, socle fondamental de la société burundaise, se trouve fragilisée par l’essor du concubinage prolongé et des unions contractées en dehors du cadre légal. Ces pratiques, souvent justifiées par la précarité économique ou présentées comme temporaires, exposent surtout les femmes et les enfants à une insécurité juridique durable. En l’absence de reconnaissance légale, la femme engagée dans un concubinage ne bénéficie d’aucune protection en cas de séparation, tandis que les enfants risquent de se retrouver sans droits clairement établis.
A cette réalité s’ajoute un phénomène encore plus grave, des mariages réputés invalides, conclus à la suite de manœuvres frauduleuses. Dissimulation d’unions antérieures, fausses déclarations sur l’état civil, changement stratégique de communes ou d’identités administratives figurent parmi les stratagèmes utilisés pour contracter abusivement un mariage. Ces pratiques compromettent la crédibilité de l’institution matrimoniale et génèrent de lourds conflits sociaux », constate le juriste et président de l’association Cercle élargi des amis de kibenga, colonel de police Pontien Ndikumana.
« Nous sommes régulièrement confrontés à des unions qui seront plus tard déclarées nulles parce qu’un empêchement légal avait été volontairement dissimulé », explique le juriste et président de l’association Cercle élargi des amis de Kibenga, le colonel de police Pontien Ndikumana. Selon lui, ces fraudes sont souvent préméditées et visent à contourner la loi au détriment de partenaires de bonne foi.
Femmes trompées, enfants fragilisés
Les premières victimes de ces unions illégitimes sont les femmes. Aline Nimubona, mère de deux enfants, témoigne : « Il s’était présenté comme célibataire. Après plusieurs années de vie commune, j’ai découvert qu’il avait une épouse légale ailleurs. Mon mariage a été déclaré invalide. Je me suis retrouvée sans droits, avec des enfants à charge. »
Dans ces situations, les enfants deviennent les grands oubliés. Nés d’unions instables ou annulées, certains ne sont pas enregistrés à l’état civil dans les délais requis. Cette situation compromet leur accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’héritage et à la protection sociale, les exposants à une vulnérabilité accrue dès leur plus jeune âge.
Publication des bans, un levier juridique sous-exploité
Face à ces dérives, le droit burundais prévoit pourtant un outil préventif essentiel : la publication des bans de mariage. Trop souvent considérée comme une simple formalité administrative, elle constitue en réalité un mécanisme de vigilance collective. Elle permet à toute personne informée- membre de la famille, voisin, chef de quartier ou autorité locale de signaler un empêchement légal ou une fraude avant la célébration du mariage.
« La publication des bans a pour objectif de révéler les situations cachées avant la célébration. Lorsqu’elle est prise au sérieux, elle permet d’éviter des mariages qui seront plus tard annulés », rappelle Pontien Ndikumana. Selon lui, cette étape protège la femme contre une union fondée sur la tromperie, garantit la sécurité juridique des enfants à naître et réduit considérablement les conflits postérieurs.
Lorsque la fraude n’est découverte qu’après la célébration du mariage, la loi permet encore d’agir. L’opposition tardive et l’action en nullité restent des recours légitimes pour faire constater l’invalidité d’un mariage contracté par dol ou violation des empêchements légaux.
« L’invalidation d’un mariage après sa consommation reste possible lorsque le consentement a été vicié. Mais cette procédure est lourde, coûteuse et laisse souvent des blessures sociales profondes », souligne le juriste, insistant sur l’importance d’agir en amont.
Lecture culturelle et communautaire
Les chefs de quartiers observent quotidiennement les conséquences sociales de ces pratiques. Oscar Bizimana confirme : « Le concubinage sert souvent de couverture. Ensuite, l’homme disparaît et contracte un autre mariage frauduleux. Les conflits familiaux que nous gérons viennent presque tous de là. »
Les leaders religieux dénoncent, quant à eux, une rupture avec les valeurs traditionnelles burundaises fondées sur la vérité, la responsabilité et la publicité de l’engagement matrimonial.
Face à cette triple menace-concubinage prolongé, fraude matrimoniale et enfants sans protection -l’Etat est appelé à renforcer la publication effective des bans, à faciliter le dépôt d’oppositions fondées, à sanctionner fermement les manœuvres frauduleuses et à protéger systématiquement les femmes et les enfants victimes, tout en impliquant davantage les autorités de proximité.
Mais la responsabilité est également citoyenne. Fermer les yeux lors de la publication des bans, c’est parfois devenir un complice involontaire d’une injustice future.
« Prévenir par la publication des bans coûte toujours moins cher que réparer après coup par l’invalidation d’un mariage. Restaurer la valeur du mariage légal, combattre la fraude et responsabiliser la communauté constituent aujourd’hui des urgences sociales. Protéger la famille burundaise commence par la vérité, la vigilance et le respect de la loi », conclut le colonel de police Pontien Ndikumana.
Eric Tuyishemeze (stagiaire)
