Les revaloriser pour les transformer en ressources
La gestion des déchets solides est un enjeu de santé publique majeur. Entre pollutions plastiques irréversibles, dysfonctionnements logistiques et menaces sur le lac Tanganyika, l’expert environnemental Norbert Manirakiza, les autorités locales et les services de collecte croisent leurs regards pour proposer une perspective d’avenir vers une ville « zéro déchet ».

La situation environnementale à Bujumbura est arrivée à son paroxysme. Selon les recherches récentes et les investigations réalisées par Dr Norbert Manirakiza, enseignant-chercheur à l’Ecole normale supérieure (ENS) et expert en sciences de l’environnement, les chiffres de la production de déchets sont vertigineux. S’appuyant sur des bases de calcul actualisées, il estime qu’un habitant produit en moyenne deux cent dix sept kilogramme de déchets par an. Avec l’explosion démographique actuelle, la production annuelle totale de déchets à Bujumbura avoisine désormais les trois cent- vingt cinq mille cinq cent tonnes.
« La fraction fermentescible représente environ cinquante six pour cent de ces déchets, mais c’est la gestion du flux global qui pose un problème de salubrité publique », explique Dr Manirakiza. En effet, une quantité massive de ces déchets solides n’atteint jamais la décharge officielle de Mubone, située à Buterere dans la commune Ntahangwa. Au lieu de cela, une partie non encore évaluée de ces détritus est abandonnée dans des sites totalement inappropriés : rues, chemins, caniveaux, champs, terrasses et places publiques.
L’expert prévient avec un accent particuliers sur les dangers invisibles, notamment ceux liés aux plastiques : « Bien que la matière organique soit prédominante, les déchets plastiques. présentent des dangers bien plus élevés. Outre leur volume constant, ils génèrent des micro-plastiques hautement toxiques. Ce sont des perturbateurs endocriniens reconnus, susceptibles d’entraîner des dysfonctionnements du système hormonal humain et d’impacter la descendance.» Il déconseille fermement des pratiques pourtant courantes dans les quartiers populaires : « Réutiliser des bouteilles à usage unique pour l’huile ou l’eau, ou encore pire, brûler du plastique comme combustible de cuisson, Cela expose les populations à une auto-intoxication progressive. La combustion libère des matières organiques volatiles cancérogènes. »
Sur le terrain, la gestion quotidienne est un combat permanent contre l’incivisme. Ciza Bernard, chef de quartier, tente de maintenir l’ordre malgré l’ampleur de la tâche et la densité de la population. Il assure que la collecte respecte, dans la mesure du possible, un rythme bimensuel prévu par l’administration. « Un suivi de proximité est instauré pour centraliser les ordures par ménage et optimiser le ramassage par les camions », affirme-t-il. Pour lui, la discipline est la clé de la salubrité urbaine. Il martèle une ligne dure face à l’insalubrité : « Toute personne surprise en train de jeter des détritus dans les rues ou les rivières s’expose désormais à des sanctions fermes. Nous voulons une ville propre, c’est une question de dignité et de santé. »
Le plaidoyer des collecteurs
Malgré la volonté administrative, le système de collecte souffre de maux structurels profonds. Les représentants des services de collecte, dressent un constat amer des défis rencontrés au quotidien. Pour ces acteurs de terrain, le manque de moyens et la désorganisation paralysent l’action environnementale.
« Nous faisons face à une insuffisance criante dans le rassemblement des déchets et à une absence totale de sensibilisation de la population », déplorent les porte-paroles de Rodrigues Business Company. Leurs équipes sont souvent confrontées à des situations décourageantes : caniveaux déjà bouchés par des décharges sauvages avant même le passage des camions, ou incinération locale de déchets qui pollue l’air du quartier. Mais le problème est aussi financier et logistique « La pénurie récurrente de carburant et la difficulté d’obtenir des contrats de prestation stables nous empêchent de servir correctement la population. Sans carburant suffisant, les ordures s’accumulent, les odeurs se propagent et les maladies prolifèrent, » expliquent-t-il.
Ils sollicitent également une meilleure implication de l’administration pour éradiquer le phénomène des mauvais payeurs. Les ménages qui bénéficient du service mais refusent de payer mensuellement, handicapent l’équilibre financier des sociétés de collecte. « Il faut que l’administration s’implique davantage pour imposer le paiement des redevances, peut-être même à l’avance, pour garantir la survie des entreprises de collecte », suggèrent les prestataires. Pour ces acteurs, le lac Tanganyika est la grande victime de ce système défaillant. Etant situé en aval, il reçoit toute la charge polluante véhiculée par les rivières comme Muha ou Nyabagere.

(Photo Jean Marie Ndayisenga)
Vers une révolution du tri et de la valorisation
Pour sortir la ville de Bujumbura de l’insalubrité, tous les interlocuteurs s’accordent sur une perspective d’avenir centrée sur la valorisation. Dr Manirakiza préconise une approche intégrée : « Il est essentiel d’aménager des décharges contrôlées et modernes, de mettre en place des centres de tri et de favoriser le recyclage à grande échelle. » Pour lui, la solution commence à la source, dans les foyers, par l’éducation au tri sélectif.
Les citoyens et les services de collecte abondent dans ce sens, suggérant la création d’unités pilotes de recyclage et la multiplication des dépotoirs publics stratégiques dans les quartiers pour faciliter le dépôt légal. « Le gouvernement doit investir dans la modernisation des infrastructures pour produire du compost à partir des 56 % de matières organiques ou de l’énergie à partir du reste », insistent les experts.
Enfin, la salubrité de la capitale économique dépend d’un nouveau contrat . Entre la rigueur réclamée par Ciza Bernard, l’expertise scientifique du Dr Manirakiza et les besoins logistiques critiques des entreprises de collecte, la voie est tracée. Elle exige une réglementation plus stricte, des sanctions contre les pollueurs, mais surtout une infrastructure capable de transformer le déchet en ressource. Comme le soulignent les acteurs du secteur, l’engagement citoyen, via des journées de nettoyage collectif et le soutien des bailleurs de fonds pour des projets innovants, sera le moteur indispensable pour faire de Bujumbura, capitale économique propre et attractive.
Jean Marie Ndayisenga
