Au Burundi, le malentendu conjugal, autrefois contenu par la retenue, la médiation familiale et le respect des normes sociales, dégénère aujourd’hui en disputes violentes, en séparations forcées, voire en homicide conjugal. Cette dérive traduit une perte inquiétante de repères culturels et interpelle la conscience collective.

Selon Léonce Sibomana, socio-anthropologue, le mariage est une décision prise par deux personnes, un homme et une femme, de vivre ensemble en tant que conjoints. « Le mariage renforce l’unité entre époux lorsqu’ils vivent en harmonie et contribue également à la consolidation de l’unité nationale. Etant donné qu’un pays est constitué de familles, lorsque celles-ci vivent en entente, la nation en bénéficie à travers la stabilité et une cohésion communautaire ».
Face à la montée des divorces observée dans la société, poursuit Léonce Sibomana, il devient indispensable de mettre en place des stratégies efficaces de prévention impliquant les associations, les églises ainsi que les acteurs communautaires. « Ces derniers ont un rôle essentiel à jouer dans l’éducation des couples, notamment en les préparant à la vie conjugale et familiale.
La construction d’un foyer repose sur des valeurs fondamentales telles que la patience, la tolérance et le sens du sacrifice. Les futurs conjoints doivent être formés à comprendre que la vie de couple implique des défis qui nécessitent dialogue, compréhension mutuelle et résilience. Dans cette optique, il est important de les sensibiliser à éviter d’exposer les problèmes conjugaux sur les réseaux sociaux. Les différends familiaux doivent être gérés dans la discrétion, car s’inspirer ou se comparer constamment aux réalités des autres foyers peut fragiliser davantage leur propre union », explique-t-il.
Par ailleurs, poursuit M. Sibomana, les couples doivent consacrer du temps à échanger régulièrement sur les questions liées à leur vie familiale. « L’absence de communication, favorise la méfiance, les malentendus et les suspicions pouvant conduire à de graves conflits. Il est donc primordial que les conjoints prennent ensemble des décisions concernant la gestion du foyer, afin que chacun connaisse clairement ses responsabilités ».
Dans la culture burundaise, le malentendu était reconnu comme une étape normale de la vie conjugale, signale le chef de quartier Kibenga de la zone Kinindo en commune Mugere de la province de Bujumbura. « ll appelait la patience, l’écoute et, en cas de besoin, l’intervention des ainés. Ce cadre régulateur se délite. Les couples communiquent peu, s’écoutent mal et interprètent les silences comme des souffrances. Les frustrations s’accumulent et le désaccord bascule rapidement dans la chamaillerie, puis dans la violence verbale ou physique. Le foyer, sensé être en espace de protection et se transforme en champ de tension permanent », explique-t-il. « Beaucoup de couples ne disposent plus d’outils culturels ou relationnels pour gérer les conflits. La parole est brutale, I ‘écoute inexistante et la colère prend le dessus », signale M. Bizimana.
Quand la dispute tourne en drame
Selon le socio-anthropologue Léonce Sibomana, les statistiques des services de sécurité et les rapports des organisations sociales font état d’une hausse préoccupante des violences conjugales. « Dans plusieurs cas, des disputes liées à des malentendus mineurs ont conduit à des homicides ou féminicides, révélant une dérive morale profonde ». Le socio-anthropologue est catégorique: «une société qui banalise la violence d’un couple prépare sa propre fragilisation. Quand le conflit n’est plus régulé par la culture, il est régulé par la force ».
Quand le malentendu pousse à la fuite ou au crime
Police Pontien Ndikumana, président de l’association « Cercle élargi des amis de Kibenga » évoque des cas suivis récemment qui illustrent l’ampleur du problème. « Nous avons accompagné un homme qui a quitté le toit conjugal. Les disputes, nourris par des malentendus incessants, avaient créé un climat de peur. L’homme a dû se réfugier dans une commune lointaine, abandonnant la famille et les responsabilités, simplement pour sauver sa vie. Le malentendu conjugal n’est donc pas nouveau. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est sa gestion violente et destructrice, conséquence directe d’une perte de repères culturels et moraux. Quand un homme fuit son foyer par peur et qu’une femme en arrive à faire tuer son conjoint, ce n’est pas seulement un couple qui échoue, mais une société qui vacille. Réhabiliter la parole, restaurer la médiation, et réaffirmer le respect de la vie humaine constituent une urgence morale et civile pour le Burundi.»
« Les conflits conjugaux ne détruisent pas seulement des couples, ils désagrègent le tissu social. Les départs forcés du domicile conjugal laissent des enfants sans repères, des familles éclatées, et des communautés fragilisées. Le foyer, jadis pilier de stabilité, devient un lieu d’insécurité », explicite-t-il.
Une mère de famille à Busoro en Zone Kanyosha de la commune Mugere, province de Bujumbura, témoigne: « Tout est parti d’un malentendu sur la gestion du ménage. Les paroles se sont durcies, la dispute a explosé et j’ai dû partir. Aujourd’hui, mes enfants grandissent loin de leur père ».
Une dérive des mœurs qui interpelle la société
M. Ndikumana estime que ces situations ne peuvent plus être considérées comme de simples faits divers. « Elles traduisent une déliquescence des mœurs conjugales, marquée par l’abandon des mécanismes traditionnels de régulations des conflits et l’absence des nouveaux repères solides. Refuser le dialogue, mépriser la médiation familiale et banaliser la violence reviennent à mettre en danger la cellule familiale, socle de la nation. La responsabilité est collective : familles, rigueurs communautaires, autorités et société civile », conclut-il.
Yvette Mukeshimana (Stagiaire)
